"Pourquoi prenons-nous titre d'être de cet instant qui n'est qu'une éloise (un éclair) dans le cours infini d'une nuit éternelle, et une interruption si brève de notre perpétuelle et naturelle condition, la mort occupant tout le devant et tout le derrière de ce moment, et une bonne partie encore de ce moment ?" - Montaigne, Apologie de Raymond Sebon.

Marcel Conche aime à citer cette phrase qui pour lui semble résonner comme l'olifant de la vérité - un peu comme pour Pyrrhon le vers d'Homère : "Comme est la nature des feuilles, ainsi celle des hommes".

La condition perpétuelle et naturelle c'est le non-être, lequel précède la naissance, auquel ramène la vie. Chaos avant, chaos après. La vie est cette parenthèse précaire et miraculeuse, qui, née d'un écart, d'une déclinaison, va courir fatalement la courbe de la déclinaison, déclivité et déclin, jusqu'à la décomposition. Vivre c'est se maintenir quelque temps sur la courbe, le temps d'un éclair dans le ciel vide :"Et rose elle a vécu ce que vivent les roses/ L'espace d'un matin" (Malherbe).

On peut s'affliger. Rien ne tient, tout fuit. On peut se réjouir : ce qui existe est infiniment précieux, miraculeux. Je vois avec Bouddha que la première vérité est la souffrance, née de la vision lucide de l'impermanence universelle, mais qu'elle énonce tout autant la condition de la libération - que nous importe la pompe du monde, la gloire et la puissance, vent et poussière ?

Se resserrer sur l'essentiel. Nul ne peut vivre à notre place, et nous ne pouvons sans illusion ni dommage vivre de la vie d'un autre, fût-il le plus glorieux. Chacun se voit ramené à soi, invité à trouver en soi son propre centre. Dès lors la question de la durée de vie perd de son acuité.