Kant n'aimait pas les chats au motif qu'ils sont "électriques". Observation judicieuse : quand vous caressez un chat, il y a comme un courant d'électrons invisibles mais sensibles qui glisse tout au long de son pelage, avec une sorte de crissement doux et prolongé, qui vient stimuler, exciter, ou irriter votre propre sensibilité. La remarque va plus loin encore, à croire que le chat est comme aimanté par tout ce qui dégage, homme ou bête, une excitation, à la laquelle il répond instinctivement par son approche, amplifiant la chose, la redoublant pour la porter à sa puissance maximale. On comprend mieux, dès lors, pourquoi le chat est le compagnon idéal du solitaire, du poète, du penseur : à défaut d'un public compréhensif ou admiratif, ou de l'ami, ou de la compagne, il y aura toujours cet être énigmatique, indocile, imprévisible et dédaigneux pour veiller sur vos soirées pensives, vos nuits agitées, stimulant votre imagination par son contact électrique. 

Il y des milliers d'années déjà que le chat est devenu le comparse de l'homme, et, depuis, cette étrange complicité asymétrique ne s'est jamais rompue. Pensez à Montaigne : "Quand je me joue de ma chatte qui me dit que la chatte ne se joue pas de moi ?" dit-il à peu près à la fin d'un de ses Essais. C'est là une bien belle remarque, bien plus sympathique et vraie que le dédain de Kant : qui sait si la chatte n'est pas infiniment plus subtile que l'homme, et si, dans son monde à elle, elle ne dispose pas de l'homme comme d'un jouet à sa mesure, s'approchant, minaudant, quémandant et dédaignant, selon une logique à nous impénétrable. Et que dire de son regard, si énigmatique, où se perd le nôtre, comme immergé dans la profondeur d'un abîme aussi profond et insondable que la Vérité elle-même (Démocrite) ? Le regard de l'animal est pour nous une épreuve, une interrogation, une sorte de suspension dans l'immensité du vide, où se défont nos catégories, nos savoirs et nos concepts, où nous plongeons tout vifs dans une sorte de préhistoire, ou d'an-histoire à la fois effrayante et fascinante. Nous voilà rendus à l'incompréhensible, rendus à la sauvagerie béante d'une origine, perdus et saisis dans l'immensité d'un fond sans fond. 

Rilke avait dû éprouver quelque chose de cet ordre en contemplant le regard d'une gazelle derrière la grille d'un zoo. On dira que le chat est domestique ("d'hommestique" dirait Lacan), qu'au long contact de l'homme il a beaucoup perdu de sa sauvagerie, que le chat n'est pas un tigre ni une panthère. Je n'en suis pas convaincu : regardez un chat dans les yeux, laissez vous troubler et absorber, et toute la sauvagerie indomptable de la nature vous saisira, vous laissera pantois. 

Padonnez-moi, mais le regard du chat est comme l'immense ciel étoilé qui vous fascine et vous effraie : voluptas atque horror. Horror, c'est au sens premier, l'horripilation, la dressée incontrôlable des poils sous l'effet d'une émotion spécifique, celle de l'altérité absolue. L'animal est un autre absolu, que nous croyons domestiquer, contrôler, maîtriser, prévoir et dominer, mais sitôt que les relations domestiques cessent, dans la neutralité de la contemplation, apparaît, rééapparaît, l'étrangèreté, l'irréductible différence, l'autre en tant qu'autre. "Hétérité" proposait Lacan, pour souligner, par ce néologisme, un impensable radical et définitf.

Le regard du chat est une porte ouverte sur le réel.

Dans une singulière confession, un philosophe contemporain, je ne sais plus lequel, admettait qu'il lui était impossible de se promener tout nu devant son chat. Qu'en pensez-vous ? 

 

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"Hétérité", forgé sur hétéros, autre, comme dans hétéronomie, loi de l'autre.