ODES POUR UN QUI FUT

 

 

Argument

 

Ces poèmes ont très longtemps dormi dans mes tiroirs, non que je les eusse dédaignés, mais une sorte de pudeur, excessive peut-être, m’a toujours empêché de les publier. Je ne les ai laissé lire qu’à quelques très rares intimes. C’est que la matière est très personnelle : c’est le dialogue, qu’à une certaine époque, fort difficile, j’entretins avec le défunt, l’Un qui fut, mon père, décédé dès avant ma naissance, et dont je ne connus ni la figure vivante ni la voix – et ce fut une nécessité absolue de lui conférer, à titre posthume, tout ce qui m’avait si cruellement manqué dans mon enfance, et dont le manque structurel me poursuivait jusque dans l’âge adulte, qui ne put se résorber – en partie – qu’à la faveur de ce travail d’écriture, qui, présentifiant l’absent, inscrivit dans la psyché une trace, par où le signe métaphorique pût se constituer, et avec lui un représentant symbolique efficient.
Si je me décide aujourd’hui à remanier et publier ces textes, c’est qu’en toute rigueur un tel travail de symbolisation excède largement les limites individuelles, et que bien d’autres, vivant du manque, y peuvent puiser quelque nourriture psychique, et quelque agrément de beauté.
Enfin, pour les amants de poésie, un mot sur la forme. Sappho nous a légué l’ode, qui depuis lors, d’Horace à Hölderlin, conserva sa structure, à la fois très stricte et très fluide. Tout repose sur le rythme, et c’est fort difficile, dans cette langue française dépourvue de véritable accent tonique, de scander sans le secours de la rime. Aussi faut-il recourir à d’autres moyens pour suggérer le mouvement de la sensibilité. Le lecteur en jugera.

 

 

              Prélude

 

 

Loin des caprices du jour, de la cécité
Mondaine, je vais seul, la bonne étoile
Au cœur, et la nécessité

D’un vif désir me guide dans nuit.
Ah suivre la futée, la sans voile
L’aurorale qui s’avance et qui fuit,

 

Qui laisse en bouche un fugitif arôme
De fruit tendu, la plus acide
Soif de l’impossible royaume !

 

                   

                    I

 

 

Du fond de ma détresse je demande
    Quelle est la voie, Seigneur, et même
      Y-a-t-il une voie ? Tout semble, hélas
         Se dissoudre en poussière !

 

Tout au bout de la vie, ici même
   La mort, et comme un couperet
      Fatal, et avant que de naître
         Où étais-je, Seigneur ?

 

Mais l’univers se tait, la vie
   Va à la mort, et les étoiles
      Brûlent comme des cierges pâles
         Dans une crypte vide.

 

 

                    II

 

 

Traître est l’homme qui veut garder mémoire
   Figé dans le non-temps d’un passé
      Calciné. Allons mon âme, le temps
         Lui seul, nous arrache et nous mène

 

Aux portes de lumière ! O Capitaine
   Coupe deux fois la corde, sans faillir
      Elance-toi ! La nostalgie jamais
         N’inspire aux matelots courage.

 

Mais toi qui as sondé tous les miroirs
   Funestes nuits qui dévorent le jour,
      Toi qui deux fois franchis les portes noires
         Deux fois plus pur, plus fier soit ton voyage !

 

                   

                    III

 

Mais qu’est ce qui m’attache à toi, l’obscur
   Et lumineux poète ? La gloire même
      Comme un linceul recouvre l’ignorance
         Où végète ton nom.

 

Le ciel que tu contemples est si vide
   Et le tombeau si froid ! Seul ton poème
      Fait vibrer la distance infinie
         Où les dieux font silence.


Tu es le solitaire. Et nul parmi les hommes
   N’a mesuré plus âpre l’impossible
      Escalade. Entre nous et le ciel
         Flambe un soleil de mort.

 

L’inaccessible est ta patrie. Mais nous,
   Instruits du pur néant de tout désir
      Nous glanons quelques fleurs périssables
         Sensibles comme nous

 

Sur la route des jours, mais notre force
   En ce hasard maléfique et divin
      Est l’élever notre mourir pérenne
         Au faîte de la vie !

 

                   

                     IV

 

 

Toi, le tôt disparu, comme une ombre
   Tu erres par les salles désertes
      D’un château sonore envieilli
         Tu cherches le fidèle

 

Le compagnon sans nom encore, l’errant
   Qui te reconnaîtra, qui t’aimera
      Au seul bruit de ton nom, qui saura
         Te sourire et te voir

 

Tel que tu fus, inaltéré, fier
   De ton être de chair et de sang,
      Homme parmi les hommes, courageux
         Sur le chemin de vie,

Et par de là la mort, plus noble encore,
   Et juste comme une épée de lumière
      Qui terrasse sans peur les monstres
         Et l’oubli et la haine,

 

Tel je te porte en moi, chêne superbe,
   Je contemple le tronc puissant, la face
      Lumineuse, et dans l’or de tes feuilles
         J’écoute la musique

 

Insistante des âges qui proclame
   Qu’en vérité nous ne sommes que feuilles,
      Et nous vivons et nous passons,
         Mais l’arbre est éternel.

 

Gravement je grave dans l’écorce
   Du grand chêne ton nom qui s’élargit
      Au long des ans et qui grandit
         Ce nom, le tien, qui est le mien.