Il y a dans le nihilisme, quoi qu'on en pense, une solide dose de vérité. Avant de prétendre s'en débarrasser, il importe d'en examiner les prérequis, la structure fondamentale, et les conséquences.

La pensée maîtresse du nihilisme, son point focal, son creuset métaphysique, me paraît tenir dans une phrase : "il n' y a rien". C'est évidemment absurde, si par là on prétend nier l'existence de l'univers, des innombrables êtres qui peuplent l'immensité, et de celui-là même qui profère cette phrase, comble de l'absurdité. Aussi ne s'agit-il pas de l'existence en tant que telle, mais de sa valeur. Il faut traduire : il n' y a rien qui vaille, il n'existe nulle valeur qui présiderait à l'existence des choses, qui fonde, justifie, donne sens, intelligibilité, orientation et finalité au déploiement des choses dans le temps. Constat de carence : existence, oui, valeur, non. Pur et simple jeu de forces sans raison ni but. Perpétuation à l'infini d'une structure vide et mécanique, sans arrière-monde intelligible (Platon), sans perspective de rédemption ou de rachat (Christianisme), sans libération finale (Bouddhisme). Prendre au pied de la lettre le discours nihiliste revient à dynamiter l'essentiel de l'enseignement philosophique, à ruiner toute religion, à ridiculiser toute croyance, à dépouiller l'homme de tout espoir, de toute consolation et de toute perspective de changement. "Eadem sunt omnia semper, sed aliter" : toujours les mêmes sont les choses, mais autrement - ce qui signifie que tout changement, pour souhaitable et agréable qu'il paraisse, ne saurait changer la structure fondamentale d'une existence privée de toute référence, de sens et de valeur. "Plus ça change plus c'est la même chose". Et pourquoi cela? Parce que le changement, tant espéré, ne fait que décevoir l'attente de changement, en redoublant la conscience que, décidément, rien ne change.

Il faut une singulière disposition de l'esprit, mais du courage aussi, pour tenter de voir les choses de cette manière, puisqu'il est si facile de croire, d'espérer, d'imaginer, d'halluciner, que notre tendance spontanée, notre nature même, nous détourne si facilement du réel pour cultiver les chimères. En tout homme mûr subsiste un enfant qui veut croire, encore et toujours, et contre toute évidence, au Père Noël. C'est ainsi que Freud, déconstruisant l'idéologie religieuse, découvre à sa racine les invincibles désirs de protection (protection du Père céleste), d'immortalité personnelle (l'âme), de justice (la justice divine supposée réparer les injustices sociales), et de savoir (là où la science est incapable de donner le mot de la fin). Plus finement encore, il avait observé que l'hallucination est bien plus originelle que la perception, laquelle se construit laborieusement au fil du temps, et reste à jamais imparfaite, subjective et sélective. Le croyant continue d'halluciner, le chercheur s'efforce de percevoir, et, pour y parvenir, ne peut faire autrement que de déchirer les voiles protecteurs et flatteurs de l'hallucination. Le nihiliste, tel que nous en dessinons l'image, serait un croyant défroqué, un buveur déssoûlé, un toxicomane guéri, qui aurait renoncé aux fallacieux réconforts de l'imagination pour se temper tout nu dans les eaux amères du réel.

Cette perception froide et crûe me semble si difficile, si contraire à nos inclinations, que je me demanderai s'il existe un seul authentique nihiliste de par le monde, et s'il ne s'agit pas, en général, de parader, de faire l'esprit fort, d'étonner et de scandaliser. Peut-être que le vrai nihilisme, ou du moins l'effort de déconstruction méthodique, se trouvera davantage chez des penseurs intègres comme Bouddha et Pyrrhon, qui ne se paient pas de mots, et qui ne reculent pas devant les difficultés. C'est ainsi que Bouddha analyse toutes nos passions comme des crispations pathologiques du moi, avide d'existence, de valeur, de reconnaissance et d'immortalité. Il y est clairement indiqué que l'impétrant doit affronter l'expérience de la vacuité, mais avec cette indication supplémentaire, et qui change tout, que la vacuité n'est pas le néant, et qu'il faut dépasser le nihilisme. Plus encore, que le nihilisme est pire que l'éternalisme !

Et nous voici face au vrai problème : le nihilisme est-il le point final et terminal de la maturation, le nec plus ultra de la sagesse spéculative, ou bien, tout au contraire, un moment nécessaire, mais qui ne vaudrait que comme passage obligé à une autre position - le nirvâna par exemple? Mais alors, dépassant, ou croyant dépasser le moment nihiliste, n'allons-nous pas retomber dans l'ornière de la croyance, rebâtissant les mausolées, réinvestissant les temples désaffectés de la suterstition ? Et puis ce fameux nirvâna, ne serait-il pas un resucé original, mais pervers, de la rédemtion ?

Je ne puis répondre qu'en mon nom, et commencerai par reconnaître que j'ignore tout du nirvâna, que ce terme ne m'éclaire en aucune manière, et que je me défie profondément des réponses en genéral. Tout au plus puis-je comprendre qu'il ne faut pas s'attacher aux actions, ne pas se passionner outre mesure, même pour le vrai, que nous n'avons aucun moyen de changer notre condition et de parvenir à quelque degré supérieur de sagesse, en quoi, sans doute, je suis authentiquement nihiliste, fidèle à l'inspiration première du nihilisme. Et je pense de même qu'il n'existe nulle valeur transcendante, nulle consolation au malheur d'exister si ce n'est l'expérience bien réelle du plaisir, expérience bien vaine, et qui ne change rien, mais qui nous fait accepter ou désirer la perpétuation de l'existence. Qu'il n'est pas nécessaire, pour vivre, d'avoir des idéaux, bien plus, que l'on vit mieux et plus joyeusement sans idéaux, et sans valeurs sacrées, et sans références inconditionnelles. Je me sépare du nihiliste classique en ceci : de découvrir l'inanité universelle, la vacuité sans reste de toute chose et de toute existence, y compris la mienne, ne me met pas en opposition frontale, ne m'inspire nul dégoût, nulle haine, nul ressentiment - soit dit en passant, le nihiliste qui prétend vomir sur la nihilité de l'existence, pourquoi ne s'empresse-t-il pas de quitter cette vie qu'il abomine - bref, l'absence de tout sens, l'Ab-sens ne me décourage pas de vivre, et au total j'estime que ce qui n'a nulle raison, nulle finalité, est peut-être ce qui est le plus beau, comme sont belles les feuilles de mon jardin, encore qu'elles jaunissent et tombent en novembre, peu importe, elles auront été, et, avec un peu de chance, d'autres naîtront et fleuriront au printemps. Je sais que demain ne vaudra pas plus qu'aujourd'hui, que rien ne vaut, si ce n'est d'exister. Si bien qu'au final, contre le nihiliste, c'est l'existence seule et par elle seule, qui fait valeur, alors qu'elle ne relève d'aucune valeur autre que de l'existence en elle même.

PS Deux nuances à apporter :

Que si cette analyse  est pertinente est au niveau du sujet individuel, elle ne vaut pas pour le social qui ne se soutient que d'imaginaires comme sont "la liberté, l'égalité, la fraternité", indispensables à faire lien contre les risques de désintégration politique. On n'a jamais vu une société du vrai.

Que cette valeur toute immanente de l'existence en tant que telle peut être engloutie dans des cas extrêmes, et qu'à ce point de détresse le sujet est seul à mesurer s'il lui plaît ou non de persévérer dans son être. Que des "autorités morales ou religieuses" se croient "autorisées" à légiférer dans ce domaine est proprement insupportable.