"Nous autres, héraclitéens...".

Pour nous il n'existe ni substance stable, ni identité stable. "Panta rhei", toutes choses coulent, et nous coulons de même, emportés par le grand fleuve selon l'ordre du temps. Ce qui semble revenir à l'identique n'est jamais identique, mais toujours déjà autre, irréductible, irréversible et différent.

Il n'y a que des différences, et la chose en elle-même diffère d'elle-même, déjà autre au moment même de son surgissement, glissant dans une forme nouvelle où elle s'évanouit et se transforme. A vrai dire, il est impossible de fixer une quelconque forme, de la saisir comme essence, de la capter dans une idée - déjà elle est ailleurs, autre, fuite et glissade, métamorphose.

Héraclite disait : "hen diapheron heautou" - l'un différant de soi-même. La séparation est le principe des choses, séparation principielle par quoi l'un se déchire instantanément en deux, en quatre, en mille, sans cesser pour autant de constituer un seul monde, le monde commun régi par la loi universelle : Logos, qui est la raison du divers, la mesure qui ordonne les rapports, empêchant qu'un élément ne s'en aille se perdre dans l'illimité. "Le soleil ne franchira pas ses limites, sinon les Erinnyes, auxiliaires de la Justice, sauront bien le découvrir".

Le monde va son train, selon soi. Quant à nous, où trouverons quelque assise stable pour nous y fixer, s'il n'en est point, et pas même en nous-mêmes? Nous courons en tous sens pour définir une identité, croyant de la sorte opposer quelque muraille imprenable à la mort, quand la mort travaille le vivant depuis l'origine, vie et mort mêlées, connaturelles, forces de liaison et de déliaison, création et destruction, qui travaillent en même temps, assurant le passage incessant d'un instant à l'autre, et au delà même du terme officiel de l'existence? Dans cette grande vision du Tout il n'existe pas de vie absolue, de vie sans mort, et pas de mort absolue, de mort sans vie. 

Bien sûr, au niveau plus humble et limité de notre existence humaine nous savons que la mort est définitive : Socrate ne reviendra pas. Ni moi, ni mon chien. Tout ce que nous apercevons comme "forme" est voué à la destruction, mais non les forces sous-jacentes qui les traversent, forces éternelles et indestructibles. Dans une intuition grandiose Héraclite déclare que Hadès et Dionysos c'est le même, le dieu de la mort et le dieu de la vie, séparés-unis dans le processus infini de la création et de la destruction.