Question : qui désire l'immortalité?

Voilà sans doute le désir le plus vain que l'on puisse imaginer, et pourtant...C'est lui qui inspire tant d'artistes, de poètes, de créateurs en tout genre. Laisser quelque chose qui témoigne du passage, un petit reste arraché à la mort, un fétiche fantasmatique et dérisoire érigé à la face de l'univers, voilà qui motive, qui excite, qui stimule, qui inspire les entreprises les plus folles. Tel qui pourrait vivre paisiblement dans une retraite dorée, goûter aux joies sereines d'une belle campagne, le voilà qui traverse les océans, affronte les plus hautes cimes, se gèle dans le blizzard, et tout cela pour figurer un jour à la première page d'un journal. "J'aurai vécu, puisqu'on parle de moi" - comme si l'on ne vivait vraiment que par la médiation d'un autre qui confère, par son approbation, une sorte de certificat d'existence. Je suis, j'existe, puisqu'un autre l'affirme. Et nous voilà en mesure de comprendre pourquoi tant de gens croient en Dieu : je ne puis être une erreur, un pur produit du hasard si Dieu a voulu que je sois, et que je sois tel que je suis.

Mais toute autre publicité fera aussi bien l'affaire, le journal télévisé, la presse, voire l'opinion, ou, à défaut, le conjoint, l'ami, ou le chien : je suis si l'autre le dit. L'immortalité ne serait autre chose que l'extension à l'infini d'un désir de reconnaissance. Je veux être, et être toujours, et si je dois bien mourir, qu'au moins je bénéficie d'une sorte de continuité symbolique dans la conscience des hommes. D'où les oeuvres qui visent la durée, les enseignements supposés survivre à leur créateur, doctrines, dogmes, institutions ecclésiales, écoles de pensée et autres. Toute la culture, ou presque, s'originerait de cette persistante exigence d'immortalité. Et la plupart des arts, qui visent la durée, comme la peinture, la sculpture, l'architecture, la poésie. Les arts de l'immédiat sont chose rare, et témoignent d'une autre disposition, comme sont ces oeuvres florales détruites au moment même de leur achévement : elles ont exprimé ce qu'elles devaient exprimer et dès lors elles n'ont aucun titre à survivre à leur raison d'être.

Il faudrait distinguer l'art qui vise expressément la durée, et celui qui, ne visant que le présent immédiat, se voit promu à la durée par le hasard des circonstances ou la ferveur publique, par une sorte de détournement de sa visée première. Telle oeuvre, écrite pour exercer une action sur l'actualité, se voit retenue à titre de modèle pour toute action analogue, inspirant malgré elle les écrivains futurs. Ici on saurait incriminer la vanité de l'auteur.

Reste que ce désir d'immortalité, de quelque manière qu'on l'aborde, témoigne d'une fâcheuse disposition subjective, à croire que l'homme, décidément, ne puisse se satisfaire du présent comme tel, espérant de vivre dans un avenir incertain plutôt que dans la certitude du présent, imaginant un futur qui comblerait des voeux toujours plus ou moins déçus dans le présent, comme si le futur était d'une nature radicalement autre que le présent, alors que le futur est la simple continuation  du présent, avec les mêmes conditions générales, les mêmes entraves et les mêmes possibilités. Les conditions fondamentales de l'existence ne varient guère, si bien qu'il est vain d'espérer une radicale mutation. "Les choses sont toujours les mêmes" dans leur structure fondamentale, et demain ne sera jamais qu'un aujourd'hui reporté. Cela, la raison le sait, mais le désir ne le veut pas. Il résiste des quatre fers, opposant un déni farouche à la loi de nature. Que l'on vive cent ans ou mille ans cela ne change rien, sauf qu'on aura vécu plus longtemps, ce qui n'est pas, en soi, une affaire.

Petit exercice mental : je me propose d'écarter, le temps d'une méditation, tous les artefacts auxquels j'attache ma certitude d'exister, pour voir ce qu'il restera, à supposer qu'il reste quelque chose. J'écarte les identifications sociales, les opinions, les idées reçues, les savoirs, les statuts et les rôles, les croyances, les enracinements familiaux ; les devoirs ; la morale et la religion ; toute forme de foi ou de conviction ; tout espoir ; tout désir de changer quoi que ce soit, au moins le temps de cet exercice. De suspendre toute représentation qui injecte du sens. De refuser tout vouloir. De brider toute pensée, consolatrice ou autre, qui pourrait remettre en mouvement la machine désirante. De considérer avec la plus grande froideur le néant radical auquel je me vois voué.  - Cela m'est arrivé une fois de par le passé, un éclair de lucidité, glacial, où j'ai éprouvé ma radicale inanité dans l'inanité du monde - Aujourd'hui je m'efforce de retrouver cette conscience absolue : il n' y a rien, ni sens, ni valeur, ni idéal, ni vérité, ni raison, ni cause, ni dieu, ni diable, il n' y a que le naître et le mourir dans la gigantesque marée des êtres qui naissent et qui meurent, et qui ne laissent rien, comme les feuilles qui ne laissent rien, dans le mouvement de la terre, qui elle aussi est apparue et qui va disparaître, avalée par le soleil dans quelques millions d'années...Voilà ce qu'une vision lucide peut inspirer, entre terreur et indifférence, et qui, pour être vraie sans doute possible, ne change rien à l'organisation humaine, car, de le savoir ne modifie en rien la disposition de notre psyché, laquelle, contre vents et marées, exigera du sens, de la perpétuation, de la continuation, fera du désir l'axe moteur de son action, la raison inexpugnable de sa volonté de vivre : vouloir-vivre, indéracinable, absurde et souverain.

Au moins cette petite méditation aura-t-elle exhibé la contradiction indépassable entre ce qu'il en est du réel et ce qu'il en est du désir : le réel exclut tout sens, le désir le crée, le maintient, l'éternise. L'immortalité est une chimère de l'imagination, qui, en dépit de tout, soutient la pérennité du désir.

Voilà une forme inédite de schizophrénie : déchirés entre deux principes contraires et irréconciliables, nous ne pouvons que vivre boiteux, dans une sorte de mi-vivre halluciné. Trop lucides pour adhérer à quoi que ce soit, et pas assez pour rompre tout contact ; condamnés à savoir d'un côté, à ignorer de l'autre ; revenus de toute illusion, mais assez humbles pour admettre qu'on ne peut vivre sans illusion ; à la fois en dehors de tout, et décidés à jouer le jeu ; déniaisés, mais refusant le désespoir. 

Ce n'est pas très commode. Mais ne craignons rien. La logique du désir aura vite fait d'effacer ces songes philosophiques et de nous ramener aux affaires courantes, comme si rien ne s'était passé !