Le philosophe, selon mon coeur, entretient un rapport particilier avec le temps. S'il est bien de son temps, et autant qu'il se peut, il est parallèlement absorbé par une toute autre temporalité, celle de la philosophie comme aventure et developpement transhistoriques, comme corporéité virtuellement infinie, qui plonge ses racines dans un passé mémorial et s'ouvre à l'infini dans l'avenir. Double inscription, avec, entre les deux, une sorte de dissonance irrémédiable. Car si l'actualité va son cours, nouveautés surprenantes et misères pérennes, si chaque jour apporte son lot d'espoirs et de tragédies, si le coeur s'irrite ou se réjouit, si l'esprit conçoit de nouvelles possibilités et les voit du même mouvement ruinées par la sottise ou la haine, quelque part, en son for intérieur, le philosophe refuse de s'emporter, de gémir ou d'exulter, sachant l'humanité incorrigible, le mal inexpugnable, comédie et tragédie indissolublement liées. L'histoire ne nous apprend rien car fondamentalement il n'y a pas d'histoire. C'était la leçon d'Héraclite, réactualisée par Schopenhauer : toujours le même, mais autrement.

Ce n'est pas même du pessimisme, c'est tout simplement l'évidence.

Aussi, devant la turpitude, je me retire, tout en me sachant embarqué, à la fois ici et ailleurs, où cela ? - dans une autre histore, celle de l'esprit universel, qui s'est éveillé jadis dans la belle Ionie, qui fleurit de ci de là dans diverses villes, à diverses époques, et qui poursuit son aventure, ici même, et dans toute tête pensante qui ne s'en laisse pas accroire et qui lutte pour son affranchissement. Je suis le contemporain d'Epicure, mais de Montaigne aussi, de bien d'autres, vivants et morts, et de ceux mêmes qui ne sont pas encore, s'ils relèvent le défi de la pensée libre. Vaste histoire, sublime histoire, qui fait la beauté de la vie, en dépit de tout le reste, et qui mérite, qui justifie nos efforts, jusque dans l'absurde d'une existence vouée au chaos et la putréfaction.

Cette noble tradition nous porte et nous traverse, nous la recueillons avec respect, et nous la continuons avec nos propres moyens, sereinement mais fermement. Nous perpétuons l'héritage, nous l'expérimentons pour en vérifier la pertinence, nous le renouvelons de nos questions et de nos propositions, toujours vifs et allègres, et toujours suspicieux, sans complaisance aucune pour les idoles du jour, les modes et les poncifs, fidèles et infidèles, aventuriers lucides et amants du vrai.

Dans ce présent déchiré, nous maintenons vivace le corpus philosophique, véritable corps vivant de la philosophie, corps de vie, vivant, sentant, agissant, pensant, créant - immense corps qui relie le passé au présent, et le présent à l'avenir. 

Nous ne croyons pas aux lendemains radieux, nous sommes trop sceptiques, trop "éduqués" pour cela, nous n'attendons rien des prouesses technologiques, mais nous ne crachons pas davantage dans la soupe, simplement notre propos est autre : perpétuer l'aventure de l'esprit incarné, ouvrir de nouveaux horizons, dynamiser le désir dans cet espace-temps très particulier où ce qui hier était, aujourd'hui est, et sera demain, espace-temps qui figure une sorte d'éternité contemplative, où la joie demeure, plus encore, s'intensifie à l'infini.