Une subjectivité sans sujet? Cela paraît insensé, sauf à préciser : sans sujet substantiel. On peut très bien soutenir ensemble deux propositions apparemment contradictoires, l'une qui pose l'absence de substance constante, immuable et pérenne (Bouddha), l'autre qui admet que la configuration des forces, instincts et pulsions témoigne d'un certain style singulier, d'une composition originale et différente de toute autre, d'une idiosyncrasie particulière, d'une organisation interne que l'on peut appeler "subjectivité" - dont "le sujet" serait non le créateur ex nihilo, non l'auteur souverain, mais le co-auteur circonstantiel, mobile, évolutif, au gré des circonstances externes et internes, une sorte de plasticien, tantôt actif, tantôt réactif ou passif, ce qu'on appelle sujet étant l'agent d'effectuation d'un rapport de forces. On peut réduire la part du sujet autant que l'on voudra, dénoncer les illusions de maîtrise et de souveraineté, montrer en tous lieux le rôle déterminant des motions inconscientes, des influences et des introjections, il reste toujours un élément irréductible, un quelque chose, un quelqu'un qui se détermine, ne serait-ce qu'en s'abandonnant passivement au cours des événements. Ne pas décider c'est encore décider, c'est en tout cas prendre le parti de ne rien faire, ce qui suppose pour le moins une sorte de consentement au fatum. Ce sujet restant est d'une maigreur à faire peur, mais il reste! Et si je décide de l'ignorer voilà qu'il se met à gromeler et s'agiter dans mes rêves! Quoi que je fasse, le sujet, sous une forme ou une autre, fait retour, dans le symptôme, et au pire dans la maladie organique. C'est ici que la théorie trouve sa limite : spéculativement je puis supprimer le sujet, mais les faits le ramènent au devant de la scène, sous un nouveau travestissement : eadem sed aliter. 

On se demandera : pourquoi vouloir supprimer le sujet? N'est ce pas une fantaisie dangereuse qui relève plus de la psychose que de la probité intellectuelle? Ce qui est probe, et intelligent, et honorable, c'est de démystifier le moi, généralement infatué de soi, et notoirement paranoïaque, mais à l'inverse il est plus dangereux encore d'estimer avec Pascal qu'il est "haïssable" et d'entreprendre sa ruine. Il suffit en somme de dégonfler la vanité d'une instance imaginaire, pétrie d'illusions et d'infantilismes, tout en laissant ce bon vieux moi faire son modeste et nécessaire travail d'adaptation à la réalité. Pour parler freudien : dégonfler les aspirations du moi-de plaisir (Lust-Ich) mais renforcer le moi de réalité (Realität-Ich). Sans quoi on précipitera le malheureux dans la dépression. On dira peut-être que le moi n'est pas le sujet, que le moi est une instance seconde d'adaptation, en effet, mais s'il est un sujet il est bien forcé de se présentifier de quelque manière, ne serait-ce qu'en détournant le moi, en le contournant ou en le modifiant, mais forcément il se manifeste dans un rapport, harmonique ou polémique avec le moi. Le moi atteste l'existence du sujet, fût-ce dans l'opposition ou la contrariété. Pas de moi sans sujet, pas de sujet sans moi. Mais il n'y a pas d'équivalence entre les deux, plutôt lutte d'influence : souvent on désire (sujet) précisément ce qu'on ne veut pas (moi). Et alors quelle force finira par l'emporter? Et au prix de quel remaniement? Ce combat lui-même atteste encore l'existence du sujet, aussi écorné que je veuille bien me le représenter.

Métapsychologiquement je verrai le sujet comme un instance mobile, évolutive qui fait le lien entre le çà, conçu comme combinatoire impersonnelle, présubjective d'instincts et de pulsions vitales - et le moi, comme organisation plastique et adaptative, où dominent les fonctions réactives d'autoconservation ( moi de réalité). Dire que le sujet n'est pas une substance mais un agent d'effectuation des forces pulsionnelles - organiser le flux, préférer, rejeter, évaluer, décider - c'est lui reconnaître une fonction éminente, bien que discrète. Ce travail souterrain se fait à petit bruit, et quand la conscience surgit c'est le plus souvent dans l'après-coup, le choix s'étant déjà opéré en profondeur, et le moi se contentant le plus souvent de suivre, sauf si le désir vient heurter de front les "valeurs" défendues par le moi, ce qui ouvre la vanne au conflit interne. Cela se vérifie aisément dans les aléas de la pulsion sexuelle qui dérange les prudentes organisations du moi.

Le sujet n'est ni totalement inconscient ni vraiment conscient. Le plus souvent c'est dans l'après coup que je peux entrevoir quelque chose de son énergie, de son travail et de son orientation, quand je me surprends à faire ce que je ne voulais pas faire, ou à penser à ce qui me trouble, ratant telle entreprise, réussissant superbement à échouer. Ce sont là des aléas fort ordinaires et qui témoignent d'une vitalité intérieure dont j'aurais bien tort de m'offusquer. Seul un benêt peut se donner comme programme de vie de ne jamais se tromper et de marcher comme un automate dans les allées brumeuses et lumineuses de l'existence.