Nous sommes obsédés, conditionnés jusqu'à la moelle par le temps linéaire, du calendrier, de l'affairement, coinçés, croyons-nous, entre deux termes infiniment rapprochés et qui se rapprochent encore, jusqu' à l'étouffement. Il y va de notre faute. C'est l'esprit du temps, ce non-esprit qui se hâte, se précipite vers le terme, qui, à peine atteint, déjà se reporte vers autre chose. Et nous voilà constamment hors d'haleine, coeur battant, corps malade. C'est une étrange folie dont la presse, dans le métro parisien, donne une fidèle image. "Mais où donc court-il? Qu'est ce qui fait courir David?" Gageons qu'il n'en sait rien, il sait seulement qu'il faut courir. C'est, dans Sloterdijk, l'image de l'escalier roulant : on avance, nul ne peut descendre, et nul ne sait où il va.

Il nous arrive, heureusement, de reprendre haleine. Et alors un étonnement nous saisit : ce monde est malade, affolé, transi, hystérique. On croit que l'instant suivant sera meilleur que le présent, on hallucine un mieux, un meilleur, plus performant, plus satisfaisant, on court et rien ne change.

Le décor change, rien ne change. Eadem semper, sed aliter : "toujours les mêmes sont les choses, mais autrement".

Revenons plutôt au temps psychique. Je tourne autour d'un trou. Ce trou n'est pas un manque à avoir, c'est un fait structurel, c'est le lieu de la vérité. Ainsi se dessine, non pas la ligne du temps infini aux deux bouts, non pas cette urgence désespérée de vivre, cette angoisse de la fuite et de la rétention, mais une spirale ascendante. Certes on pourrait retomber dans le cercle, dans le retour éternel des mêmes situations comme on voit dans la compulsion de répétition analysée par Freud, où le sujet ne fait que revivre, avec des variantes, le même drame existentiel, avec la même issue, indéfiniment reportée. Non, je dessine ici une spirale ascendante : il est vrai que nous repassons par des épreuves et des conflits, et des occurences similaires, mais d'un cercle à l'autre nous changeons de plan, nous tournons en nous élevant d'un cran à chaque tour, ainsi évoluant selon le double impératif de la conservation et du renouvellement.

Ce qui se répète c'est le cycle du désir : posons un fantasme à l'origine - comme cause efficiente - posons le mouvement de la pulsion comme travail, énergie formatrice ; posons l'objet comme support fantasmatique (ce qui est recherché) ; posons le but, la satisfaction espérée. Le mouvement de la pulsion décrit une courbe, dont l'issue est favorable ou non. De toute manière la satisfaction ne sera pas intégrale, il y a toujours un reste, un dépot, un certain coefficient de ratage, qui conditionne en général un nouveau départ, un nouveau cercle. On peut réitérer indéfiniment le même processus. On peut aussi considérer que l'objet poursuivi a perdu de son intérêt, et dans certains cas y renoncer. On peut remplacer l'objet abandonné, par exemple dans une sublimation qui renonce à l'objet initial pour un autre, plus élevé dans l'ordre de la culture. Ce sera un gain psychique remarquable, puisque la conservation (on ne peut vivre sans désir) se corrige par un renouvellement significatif. Bref on décrit bien le cercle structurel de la pulsion mais en changeant de plan : spirale ascendante. C'est ainsi que la pulsion de voir, par exemple, peut se sublimer en pulsion de savoir. D'où certaines vocations scientifiques ou philosophiques.

En examinant mon propre trajet je remarque très évidemment des piétinements, des ressassements, de pénibles répétitions qui sont la marque de mon infirmité et de ma finitude, le prix aussi que je paie, comme tout un chacun, au fatum, mais aussi de beaux rebonds, des sursauts inespérés, de brusques et belles envolées ouvrant soudain des perspectives insoupçonnées. Hasard ou lucidité? Le daïmon ne m'abandonne pas, et même s'il se tait trop souvent, s'il me laisse trop longtemps vaquer au pays des ombres, il revient toujours, un jour ou l'autre, me tirer par les cheveux pour me hisser d'un cran au dessus du cercle, et m'ouvrir une nouvelle courbe, aventureuse et féconde. C'est un travail bien singulier dont je ne saurais m'attribuer le plein mérite, s'il est patent que c'est en quelque sorte un Autre en moi qui m'exhorte et me tarabuste. Pour le dire d'un mot : c'est en moi le daïmon qui inspire et commande, figure moderne et profane du dieu. C'est à lui que je dois tout ce qui en moi est autre chose que simple vie organique, physiologie et fonctionnalité de la conservation.