« La voie est ronde, en paix, large comme le vaste cosmos, parfaite

Sans la moindre notion de demeurer ou de rompre ».

 

C’est le septième apophtegme du Shin Jin Mei, « Recueil sur la foi en l’esprit » du Maître Sosan, un des fondateurs du Chan, bouddhisme chinois. Ce poème admirable a de quoi provoquer une salutaire stupeur, prélude indispensable à l’éveil.

Le lisant, je n’ai pu m’empêcher d’évoquer mes amis les Grecs, en particulier Empédocle. Comment ne pas songer à ce qu’il dit du Sphaïros bienheureux :

 

« Mais lui, partout égal à lui même et sans limite aucune

Sphaïros à l’orbe pur, joyeux de la solitude qui l’entoure » (fragment 95).

Pour saisir l’essence de cette parole il faut d’abord se débarrasser de la tendance naturelle à la vision géométrique et spatiale. La circularité est une image mentale de la perfection, non une figuration du cosmos physique. Pour les Grecs le cercle est une expression du divin, pour l’auteur de notre texte chinois c’est le symbole de la Voie : « ronde, en paix, parfaite ».

Le cercle n’a ni début ni fin, on peut le parcourir à l’infini, et dans les deux sens. La sphère est plus parfaite, s’il se peut, puisqu’on peut la parcourir dans tous les sens, et ne jamais trouver d’origine et de terme. Il en est ainsi de l’univers bienheureux. La voie  épouse sans effort  l’infinité de tout ce qui est, qui était et qui sera.

Héraclite disait : « Ce monde, le même pour tous, ni dieu ni homme ne l’a fait, mais il était toujours, il est et il sera, feu toujours vivant, s’allumant à mesure et s’éteignant à mesure » ( 30).

Dans cette perfection de la sphère ni amour ni haine, ni attachement ni détachement, ni connaissance ni ignorance, ni vertu ni vice, ni parole ni silence : toutes nos catégories volent en éclats, perfection du Vide.

Le poème ajoute ceci : ni demeurer ni rompre. Qu’est ce à dire ? On ne peut s’installer dans le vide, on ne peut le quitter. Il est toujours là même si on n’en saisit pas la nature, on ne peut le quitter puisqu’il est la réalité même. Comment faire ?

 « Ne courez pas après les phénomènes

Ne demeurez pas dans la vacuité » (poème 9 du Shin Jin Mei).

En somme, ne rien faire : paradoxe du faire sans faire, de l’agir sans agir, du parler sans parler. Le poème nous convoque à une intelligence autre, par de là les concepts, les oppositions binaires du tiers exclu, les constructions de la rationalité. Voir autrement, sans intention particulière. Les Taoïstes disaient : « Vomis ton intelligence ».

La voie n’est pas un chemin, un enseignement, un discours, une méthode. Elle n’a  ni début ni fin. Elle n’est pas une course d’obstacles, elle n’accumule pas les mérites, elle ne mène à rien qui ne soit déjà là, de toute éternité.

Rien de spécial, rien de rare, rien de précieux : la voie c’est l’ordinaire -les phénomènes- directement perçus en vacuité, dans la splendeur de l’éphémère.