L'enseignement, j'entends par là la transmission de savoirs et de préceptes de maître à disciple, serait-elle une forme subtile de karma, alors même qu'il vise en théorie à une libération de l'esprit ? Le risque est grand qu'une nouvelle couche de conditionnements vienne recouvrir l'ancienne, redoublant l'assujettissement sous couvert de le supprimer. On se demandera même si tel maître de sagesse ne vise pas, inconsciemment, à exercer une tutelle sur ses adeptes, chargés d'éterniser son nom. Et c'est ainsi que la vertu d'un enseignement de liberté se referme sur soi, ne produisant plus que des copies conformes.

Dire : "soyez libres" est certes une belle recommandation, mais elle est aussi un exemple patent de double contrainte, puisqu'il est contradictoire d'obliger à la liberté. Ce qui en résulte c'est un souffrance intime où le sujet est tout au plus libre d'obéir.

Les maîtres du Chan avaient bien vu la difficulté. Plutôt que d'expliquer, de palabrer, ou d'ordonner, ils interviennent brusquement dans le défilé de la parole par des vociférations, des interjections, des coups de bâton : faire jaillir un éclair, ouvrir une brèche, montrer, provoquer un accès direct à ce tout autre qui échappe au langage.

Selon une histoire célèbre, un moine, lassé de recevoir les coups de bâton de son maître irascible, s'en va en trouver un autre auprès duquel il passe un certain temps avant de le quitter à son tour. Puis il revient auprès du premier qui l'accueille en brandissant son bâton ! Notre homme, sans vergogne, saisit son propre bâton pour asséner un coup à son maître, lequel, voyant sa résolution, éclate de rire et déclare : "Tu as tout compris". - Ne croyons pas que c'est une lutte d'égos : il ne s'agit pas d'avoir raison ou d'être le plus fort, le bâton n'est pas une arme ou le symbole de la puissance, c'est l'éclair de l'esprit qui fend la tutelle du samsâra.

Ces histoires sont plaisantes, et j'imagine avec délices une Université où l'on distribuerait à tour de bras des coups de bâton ! Mais l'affaire n'est efficace que dans un cadre déjà balisé par des savoirs et des valeurs communes. Les éructations du maître Chan prennent sens sur fond de pensée bouddhique, hors de quoi elles sont risibles et inopportunes. La monstration gestuelle suppose un sens antérieur, sur lequel elle fait relief, tout en bousculant et critiquant le sens. Elle le prolonge et le renverse. C'est le seul moyen, sans doute, de le réactiver.

Quelle est la leçon de tout ceci ? Diderot disait : "mes pensées sont mes catins" - et il est vrai que pour une tête philosophique les pensées ont leur charme, leur séduction, à quoi il est parfois difficile de résister. Et comme de l'amour il est impossible de s'en passer. D'où cette difficulté : penser sans penser, ou, si l'on veut, penser sans s'attacher, puisqu'il est patent que l'essentiel est hors langage et hors pensée. C'est à cette ouverture, à cette fulgurance qu'en appelle le maître Chan.