Le trait commun des philosophies hellénistiques est la recherche du souverain bien, posé comme "telos" : terme, but, fin dernière. Ce souverain bien est défini comme ataraxia, absence de troubles. Les méthodes proposées pour y parvenir divergent, mais la fin est la même. On pose en avant de soi un certain idéal de vie, une image de l'excellence, et l'on se met en route pour y parvenir. De la sorte on crée inévitablement une tension entre le présent (l'état actuel de la sensibilité et de la pensée) et le futur espéré. Cette tension peut être bénéfique dans certains cas, mais le plus souvent elle induit de l'insatisfaction : l'idéal est trop lointain, trop difficile à atteindre, les efforts, au lieu de réduire la tension ne font que l'exaspérer. "Méditez sans relâche, et de jour et de nuit" écrit Epicure. Oui, mais si la méditation (dont le sens premier est exercice, entraînement) ne fait que consacrer la répétition, si de jour en jour on n'avance pas d'un pouce ? Alors il est temps de revoir tout l'appareillage conceptuel, et de rejeter purement et simplement l'idéal et la méthode censée y mener. Alors l'heure est venue de se rendre aux arguments pyrrhoniens et de jeter aux orties la fin et les moyens.

La radicalité pyrrhonienne tient à son extraordinaire pouvoir de rejet : "dépouiller l'homme" c'est l'affranchir sans reste des images, des idéaux, de toutes les représentations qui figent, qui pèsent, qui définissent, qui aliènent. Donc il faut se débarrasser aussi de la notion de fin. Il y aurait une singulière contradiction à proposer cet affranchissement en le soumettant à un nouvel idéal - fût-ce de liberté. Ce serait un bel exemple de double lien : soyez libre pour être esclave. En toute rigueur le pyrrhonisme ne peut soutenir aucune finalité.

Pourtant, dans les textes, aussi bien de Diogène Laerce que de Sextus Empiricus, ou trouve une paragraphe sur la fin (telos) du pyrrhonisme : c'est la suspension du jugement (epochè). Mais ce n'est pas à proprement parler une fin, car, sitôt que l'on pratique la suspension, la fin coIncide instantanément avec le moyen. La suspension réalise, épuise la totalité du processus. Pas de gradation, de cheminement, de "met-hode" (de voie-pour). On songe au subitisme du bouddhisme Chan : un seul regard, vous êtes Bouddha. C'est une irruption sur place, un retournement : il n'y a rien à chercher, affanchissez-vous, tout est là.

On ne peut rechercher l'ataraxie, qui comme l'horizon, se dérobe à mesure que l'on avance. Mais on peut suspendre le jugement. Et alors, alors seulement, l'ataraxie "suivra comme son ombre".

Pour ma part j'irai plus loin encore, banissant purement et simplement la notion d'ataraxie. Les choses en seront encore plus nettes - d'autant que la suspension ne garantit rien du tout, pas même l'ataraxie. Je préfère dire que la suspenson est à elle même sa propre fin.