La scène se passe au septième siècle, en Chine, sur le mont Feng-mou de la Prune Jaune. Le Cinquième Patriarche, pour stimuler l'esprit de ses disciples, les met au défi, chacun, d'écrire un quatrain qui manifesterait clairement son essence originaire. Les moines, trop paresseux pour entreprendre une telle tâche, s'en remettent au plus avancé d'entre eux, Chen-sieou, qui, la nuit venue,  sur le mur de la galerie, écrivit sa stance à la lumière d'une bougie :

            Mon corps est l'arbre de l'éveil ;

            Mon esprit ressemble à un clair miroir.

            De tout temps je m'efforce de le faire briller

            Sans le laisser se couvrir de poussière.

Le Cinquième Patriarche, lisant la stance au matin, déclara que Chen-sieou n'avait pas atteint son essence originaire et qu'avec une telle méthode il n'y parviendrait jamais. Il le renvoie dans sa cellule avec pour consigne de produire bientôt un autre poème.

Or il se trouve qu'un pauvre marchand de bois était venu récemment au monastère pour recevoir le véritable enseignement. Jugé trop grossier, inapte, ignorant, "un vrai macaque" il fut vertement expédié aux cuisines pour piler le riz. Quand il apprit que le Patriarche avait demandé aux moines de produire un poème sur l'esprit d'éveil, et que Chen-sieou avait barbouillé le mur de la galerie sans recueillir l'approbation, il se rendit de nuit au même endroit et demanda à quelqu'un d'écrire pour lui :

               Il n'y a jamais eu d'arbre de l'éveil

               Guère plus que de clair miroir.

               La bouddhéité est toujours immaculée

               Où y trouverait-on de la poussière ?

Quand le Patriarche prit connaissance du texte il comprit immédiatement que son auteur avait atteint directement le véritable esprit, mais il n'en fit rien voir. Puis il convoqua le cuisinier de nuit dans sa cellule pour lui transmettre secrètement la Robe et d'Enseignement. Puis il lui ordonna de quitter le monastère, de se cacher pendant trois ans, avant de se manifester dans le monde comme Sixième Patriarche sous le nom de Houei-Neng.

Cette histoire est un grand classique de la littérature chinoise connue sous le nom de "Soutrâ de l'Estrade". Elle exprime l'opposition entre la voie "gradualiste" - méthode de clarification progressive que le poème de Chen-sieou illustre par l'expression : "de tout temps je m'efforce de faire briller" le miroir censé représenter l'esprit - et la voie "subitiste" selon laquelle c'est dans l'instant, dans la fulgurance de l'instant, que le sujet saisit immédiatement son essence originaire. Une telle illumination n'est pas le fruit d'un travail, d'une méditation longtemps poursuivie, d'actions de grâces, d'accumulation de mérites (un bon karma) ; à vrai dire il n'existe pas de méthode, il n'y a pas de recette, pas de gradation, c'est un saut radical dans l'inconnu, qui se produit ou ne se produit pas.

Cette thèse subitiste ne manque pas de profondeur. On remarquera en effet que le flux mental : sensations, perceptions, formations imaginatives, conscience et pensée ne s'arrêtent jamais, et que ce n'est pas avec de la pensée que l'on arrêtera la pensée. C'est le flux du samsâra, sans origine connnaissable et sans terme assignable. Quoi que l'on fasse ce flux continue sans répit, et toutes les méditations imaginables ne le suspendront pas, et même si par hasard la pensée s'arrêtait quelques secondes, sitôt après elle recommence et poursuit son cours irrépressible. Dès lors, vouloir nettoyer le miroir c'est s'atteler à une tâche impossible.  S'il existe une solution elle ne peut venir que d'ailleurs, d'un autre plan, lorsque la pure présence des choses est vue et sentie sans intemédiaire : "la bouddhéité est toujours immaculée". Laissons la bouddhéité qui ne nous aide guère, et prenons le fait. A de certains moments il m'arrive, et je ne crois pas être une exception remarquable, de jouir d'un moment de paix, de tranquille présence au monde, quand l'opposition entre moi et le monde s'est évanouie, que désirs et passions sont abolies, moments de grâce qu'on ne peut provoquer, ni allonger, et qui manifestent sans fard une vérité que nous cherchons en vain dans le jeu infini de la pensée.

Cela ne supprime pas le flux mental, mais cela témoigne d'un autre plan, à la lumière duquel le flux mental est fortement dévitalisé. C'est le paradoxe classique de la "non-pensée" qui ne signifie pas l'arrêt de la pensée, mais le détournement de l'esprit auprès de ce lieu indicible où, peut-être, se trouve "notre essence originaire" ou notre "esprit sans esprit". C'est l'enseignement des Maîtres du Chan.