Adossé au réel, et la mort en face de moi, je m’interroge. Qui suis-je si ce n’est ce fragment d’espace, de matière et de temps qui s’effiloche comme peau de chagrin. Du passé je n’ai que le souvenir de quelques bribes chancelantes, et le futur n’est qu’une vue de l’esprit. Debout, je respire plus profond, pour m’assurer du moins que j’existe, en cet instant fragile, déjà presque passé. Cet instant, je le veux, je le veux vivre aussi intensément que possible, mesurant la caducité indépassable de toutes choses, et la mienne plus encore. Puis-je, avec le poète, dire « je suis » si tout s’écoule autour de moi, et en moi-même, comme un peu d’eau sur la surface du temps ?

C’est étrange, je ne connais plus que mon présent immédiat, oublieux de tout, incertain de tout, resserré sur l’instant, dans une sorte d’indifférence tiède pour tout le reste. Autour de moi des gens s’agitent, préparent leurs vacances, discutent politique et avenir. Moi seul je me tiens c ici, en nul ailleurs rêvé ou fantasmé, obstinément ici. Mais les autres se trompent, on n’est jamais ailleurs, toujours ici, que cela plaise ou non. Je suis ici de plus en plus consciemment, charnellement. Peu me chaut de voyager, et de corps et d’esprit. Et même, je sais de moins en moins ce que désirer veut dire, si le temps se rétrécit sur l’heure, et la minute. Au delà c’est l’obscurité, l’incertitude, le néant.

Penser au lendemain me devient presque impossible. Il y faut une pressante nécessité, ou une obligation inévitable. Evoquer le passé me plonge dans une sorte d’hébétude, tout s’effiloche, se mélange, se corrompt et s’effrite. Les contours s’effacent, les visages s’embrument, les paysages se dissolvent dans une brume grise. Hors de l’instant présent c’est le smog.

Je me suis inquiété de cette étrange disposition, j’y ai vu longtemps une marque de trouble mental. Cela est possible, mais comme de toute manière je suis inguérissable, je puis décider que c’est un signe de santé. Savoir oublier n’est ce pas une forme de digestion et d’élimination supérieure et rare ? Et négliger l’avenir n’est ce pas la meilleure manière de l’accueillir? Je me range sur la sagesse des chats et des plantes, consultant les fleurs de mon jardin sur l’absolue préséance du présent. J’ai lu que sur le tard l’excellent Lévi-Strauss, abandonnant la considération scientifique de l’humain, s’est essentiellement consacré à l’observation des champignons. Le vieux Rousseau, de même, nous conte, dans ses « Rêveries du promeneur solitaire » ses inlassables explorations botaniques. Il y a là de la sagesse.

Il faut reconsidérer les qualités propres de la vieillesse, à l’encontre du jeunisme ambiant. Certes nous perdons la vitalité des jeunes années, et j’en ai, quant à moi, souffert plus que de raison. Mais enfin j’apprends à relativiser, à laisser tout doucement le temps faire son office, à moins vouloir et moins douloir, à glisser lentement sur la pente, sans hâte et sans regret. Et je me dis souvent que la mort me serait indifférente et douce, pour peu qu’elle m’emporte sans violence ni repentir.

Je m’aperçois qu’au fil de cette page l’ombre du grand Montaigne n’a cessé de m’accompagner. Que même certains de mes accents peuvent évoquer, chez le lecteur averti, de subtiles réminiscences. Qu’on me fasse crédit là-dessus ! C’est tout naturellement que j’ai marché dans ses pas, en gratitude, retrouvant sans le chercher l’esprit de la plus saine philosophie !