Quelques vaticinations matutinales, suite à la relecture du "Malaise dans la civilisation" de Freud - oeuvre d'une grande pénétration d'esprit et d'une actualité perpétuelle - et à l'écoute de quelques "actualités" du matin, je veux dire de ces nouvelles qu'on nous assène chaque jour et qui ne témoignent le plus souvent, au sujet de ladite civilisation, que d'une lamentable répétition.

On pensait autrefois qu'il fallait sauver son âme, et, avant la mort, se mettre en paix avec Dieu. Hypothèse : l'âme serait la synthèse du moi et du surmoi, enfin réconciliés dans l'au delà, puisque, dans cette vie, ils sont voués à un conflit perpétuel. Le moi "pécheur" tremble devant le surmoi, s'humilie, se roule dans la culpabilité, expie dans la contrition - et ne peut s'empêcher de fauter à nouveau, avec les mêmes conséquences. Dans ces conditions la vie terrestre est vraiment une vallée de larmes, et la vie psychique un enfer. On peut rêver d'une existence post mortem où les deux instances, le moi et le surmoi, n'en feraient plus qu'une - d'autant plus aisément que cette vie céleste n'offrirait plus aucune occasion de pécher : on y est enfin débarrassé de cette malédiction du corps, et du sexe, qui sont, on en conviendra, les causes et les objets de la faute. De purs anges délivées de la tentation charnelle, qui dit mieux ?

L'invention diabolique des religions, précisément, fut de donner au surmoi une sorte d'extension infinie, en soutenant que la vie ne s'arrête pas à la mort et que tout un chacun devra, dans l'au delà, rendre compte de ses actes, voire de ses intentions, car bientôt on soutint cette monstruosité que l'intention mauvaise était en quelque sorte aussi fautive que l'acte. Dès lors personne ne pouvait plus échapper à la condamnation universelle, chacun cultivant par devers soi, dans l'intimité, quelque fantasme coupable. Mais quoi, je reluque ma voisine, est-ce donc équivalent à un acte sexuel accompli ? Cette exigence de pureté absolue est psychiquement intenable, son seul effet est d'empester la vie et d'y répandre les miasmes de la mauvaise conscience. Ou alors, un peu plus tard, de provoquer une révolte salutaire, et de faire basculer les élites pensantes dans l'athéisme.

C'est une mesure de salut public d'expliquer que la vie s'arrête définitivement lors du décès. C'est la seule manière rationnelle de mettre fin à l'extension infinie du surmoi : si l'âme ne survit pas, il ne peut y avoir de châtiments infernaux. Réjouissons-nous, le ciel est vide. 

On peut avoir le souci de ce qu'on laisse aux descendants, les biens, l'argent s'il y en a, les paroles dites qui ne s'effacent qu'avec le temps, l'exemple et l'image que l'on a incarnés. Il y va de notre resposabilité, parce que nous avons induit, provoqué, mis en route un certain nombre de phénomènes qui ne sont pas sans conséquence. De cela nous pouvons, si nous en avons le temps, l'occasion ou la volonté, rendre compte auprès d'eux. Mais ce n'est pas là un conditionnement absolu : à eux de voir ce qu'ils en feront. Nous y avons une part, et eux une autre. Cette influence durera quelque temps, puis s'éteindra. Après deux ou trois générations il n'en restera rien.

Je ne connais pas même mon arrière grand-père maternel, ni la famille de mon père. A peine quelques images imprécises flottent-elles dans le tréfonds de mon esprit. Mes enfants, déjà, n'en savent strictement rien.

Cet effacement des souvenirs n'est pas si négatif que l'on veut bien dire. Cela lave la conscience. Je veux bien que l'on parle, comme on fait, du devoir de mémoire. Mais jusqu'à quand ? Il faudrait quand même qu'un jour on laisse mourir les morts et qu'on renonce enfin à leur faire danser indéfiniment nos danses mortuaires. Il y a là quelque acharnement douteux, qui laisse à penser qu'on n'arrive pas à faire le deuil de certaines situations, et qu'à évoquer indéfiniment le passé on puisse croire le changer, faire que ce qui a été n'ait pas été - ce qui, Epicure le remarquait déjà, est une source de tourments infinis.

C'est une profonde vérité psychologique, inconnue de nos prêtres et de nos fariboleurs : il faut savoir conclure, il faut savoir laisser aller un processus jusqu'à son terme, et qu'il tombe de lui-même, perde toute acuité et se perde dans l'indéterminé. Que les historiens fassent métier de combler les lacunes de l'histoire, s'il leur plaît. C'est un savoir érudit qui n'engage guère. Quant à nous, nous voyons qu'à trop se souvenir - et d'anticiper - on en oublie de vivre.