Dans les traces récurrentes de notre histoire, que lisons-nous, si ce n'est la présence, en pointillés, d'un sujet absenté, d'une ombre mobile, qui, à sa manière, ellyptique et énigmatique, témoigne de la persistance d'un projet, d'un acharnement à vivre, malgré tout, malgré le jeu obscur où il se perd. Existence à demi avortée, où l'on peut lire pourtant, en filigrane, la persistance du désir, dont le résultat pur serait de se reconnaître lui-même. Cette issue n'est nullement garantie, mais elle est possible, au prix bien sûr d'un travail conséquent. Toute l'affaire consiste à se reconnaître soi-même en bout de course comme ayant toujours été là, depuis l'origine, bien que cela ne fût longtemps que sous la forme d'une méconnaissance. J'y étais, j'y suis, j'y serai toujours. 

Supposons ce pari réussi : quel en sera l'effet ? 

Dans la nostalgie, le sujet expérimente une brutale rupture entre le présent et le passé. Il est comme Ulysse, gémissant au bord du rivage au souvenir cuisant de sa patrie perdue. Toute nostalgie est perte du pays natal, sous quelque forme qu'elle se présente : le temps est déchiré, la continuité rompue. On ne peut revenir en arrière, mais l'âme s'absente du présent pour évoquer sans fin les joies et les plaisirs du passé. On s'imagine que la perte est totale et que l'être tout entier s'est englouti dans les eaux. Là est l'erreur : si le passé ne peut revenir, si effectivement la réalité passée est perdue, le sujet, lui, n'est pas perdu, il est toujours là, il peut reprendre la route s'il consent à laisser derrière lui ce qui n'est plus. Un oubli vaillant, qui n'est pas une dénégation : j'y étais, je n'y suis plus, mais je me souviens. Et s'il est naturel que j'en éprouve quelque tristesse, cette tristesse n'est pas un malheur, c'est la marque d'un passage, la trace d'une émotion, dont l'effet pourra s'atténuer à l'avenir, sans disparaître jamais complètement. Ce que j'ai vécu continue de vivre en moi, non comme passion présente et dévorante, mais comme signe assumé d'un avoir été, étape d'un chemin qui a contribué à me former. Dès lors ce n'est plus de la nostalgie.

L'oubli lui même est encore une manière de se souvenir : ce qui oublié est toujours encore disponible, l'affect en moins, dépassionné.

Parfois d'anciennes chansons chantent dans ma tête, chansons du pays natal, douces complaintes ou joyeuses litanies. Des paysages sortent de la brume, des espaces se dessinent, des collines et de vieux chateaux en ruine, des vignobles sous le soleil, je bois du vin nouveau dans une auberge, un peu âpre, un peu rèche, et si odorant ! L'automne surtout, si favorable aux souvenirs, où brille encore un peu d'ardeur au milieu des nuages, si rêveuse, où le temps semble se contracter, où les jours s'inclinent vers la nuit, où les nuits sont plus longues, plus pensantes. Saison qui prète à la ressouvenance, au travail du récit, à la poésie méditative. Toutes ces impressions qui reviennent, on pourra les accueillir d'un coeur vaillant, les relire et les relier, et s'en réjouir, et comme des bijoux précieux les disposer avec bienveillance dans l'écrin de la mémoire. Ils y sont, ils y seront toujours, ils ne disparaîtront qu'avec notre propre disparition, comme nous, virtuellement immortels.