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                                                 DE LA CONSTANTE ANTHROPOLOGIQUE

 

 

 

Voilà belle lurette que l'idéologie du "progrès" ne fait plus recette, à cette réserve près que rien ne change. Les financiers (se) financent, les entrepreneurs entreprennent, les politiques servent les intérêts des financeurs, et la roue tourne, dans une accélération généralisée qui donne le vertige. On ne croit plus au progrès, mais on croit encore et toujours qu'il n'y a qu'une seule voie possible, celle de la fuite en avant, sous l'égide du seul dieu qui ne soit pas mort, le veau d'or. Le tout dans une ambiance de fin de monde, de grisaille semi-apocalyptique. On compte avec morosité le cumul des catastrophes, tantôt naturelles, tantôt industrielles, on s'essaie à reparer les dégats, et on continue de plus belle. D'aucuns nous expliquent savamment qu'il n' y a aucune alternative, et qu'il faut bien que la machine marche, et tant pis pour la casse.

Tout changement n'est pas progrès. La vraie question est de savoir à quoi se reconnaît le progrès, progrès de quoi, selon quelle échelle de valeur. Je ne suis nullement passéiste, je n'envie en rien les rescapés de la mondialisation qui savourent en tremblant les derniers moments de leur culture en perdition. Je ne prétends pas marcher à quatre pattes, et saliver dans le ruisseau, comme Rousseau, selon les méchants dires de Voltaire. Mais, considérant le cours du monde, je suis pris tantôt d'une grande frayeur. Non pour moi spécialement, vu mon âge, mais pour notre descendance. Ma seule consolation est dans l'idée de la force vitale : Eros saura repousser, le moment venu, les forces de mort. Mais ma certitude inverse est que les forces de mort sont indéracinables, et que toute l'affaire se résume à une lutte éternelle entre les deux principes.

Ceux qui nous bassinent avec l'espérance d'un triomphe final du Bien, d'une république des esprits libres et autres balivernes se moquent du monde : que serait un bien qui ne soit l'inverse du mal? Posez l'un vous posez l'autre, si du moins le langage possède quelque cohérence. Il me semble évident que bien et mal sont des formes dérivées, conventionnelles, des notations secondes de la seule réalité fondamentale : la puissance vitale. Qui comprend nécessairement l'activité et la réactivité, l'expansion et le repli, l'agression et la collaboration, en somme : l'amour et la haine. En termes empédocléens, "philia" et "eris".

Empédocle avait clairement établi qu'aucun des deux principes ne pouvait définitivement l'emporter. Si Eros, Philia, ou Philotès régnait en maître, l'univers, comprimé dans les liens de l'Amour, s'étoufferait lui-même dans la contraction définitive de la mort : l'amour, s'il est seul, engendre la mort. A l'inverse, si les forces de la Haine dispersent tout assemblage, désagrègent toute combinaison, l'univers explose et se dissémine dans le néant : triomphe de la mort. La mort aux deux bouts, il faut donc penser le lien conflictuel des deux forces comme la seule chance des rencontres, des combinaisons, des créations et des renouvellements, dans ce va-et-vient permanent de la construction et de la destruction : l'oeuvre perpétuelle de Dionysos.

Cette lutte des contraires on pourrait l'appeller " la constante cosmologique". Principe d'équilibre dans la contrariété, unité paradoxale des contraires, dynamique agonistique des forces. A son tour cette constante fonde la possibilité dun Logos, hors duquel nous basculons dans l'absurde du Non-être.

Comme l'homme ne peut être un empire dans un empire il faut en conclure qu' à la constante cosmologique correspond une "constante anthropologique", mieux, que la première fonde la seconde. C'est ce que les penseurs réalistes, d'Héraclite à Freud, désignent dans leur supposé "pessimisme", comme facteur inéducable de la nature humaine. La raison veut changer l'homme, déraciner les instincts de domination, de maîtrise, d'asservissement ; la raison veut domestiquer la bête sauvage, égoïste, libidinale, réduire le pathos par l'intelligence et la moralité. Examinons le résultat. Ce que le désir cède d'un côté il le revendique et le reconquiert de l'autre. Rien ne change vraiment, et sous le vernis culturel la bête de proie ronge son frein et guette la première occasion de bondir. Machiavel, qui s'y connaît, estime qu'au fond "les hommes sont tous de tristes sires". Et Freud en rajoute encore : " de la racaille"! Et je ne dirai rien ici de Hobbes, ni de Schopenhauer.

Pessimisme outrancier? Idéologie de droite? Nihilisme moral? Conservatisme étroit? Pas du tout. Les modernes ne sont ni pires ni meilleurs. Auschwitz a pris la place des mines de Syracuse, et tel tyran de nos jours renouvelle la monstruosité des anciens. A remettre les choses dans un ordre de proportion les millions de morts du stalinisme et du nazisme ne pèsent guère plus que les victimes des guerres d'Alexandre ou de César. Constante anthroplogique.

Depuis Sartre il est de mauvais goût de parler de nature humaine. L'homme, seul de toutes les espèces, ne serait pas affligé d'une "essence" préalable, mais jeté dans l'existence, sans détermination, et y déploierait sa souveraine liberté. C'est là une vue d'idéaliste, héritier mal inspiré du christianisme. Pourquoi l'idée d"une nature humaine fait-elle si peur? Je reconnais volontiers que cette "nature" n'est pas fixe mais mobile, ployable à tous sens selon les conditionnements sociaux et politiques, modulable et variable tant qu'on voudra, mais sur la base de données infrangibles. Toujours les mêmes forces fondamentales, les mêmes  pulsions, les mêmes appétits, le même alliage de tendances acti ves et réactives, d'agressivité et de désir, d'expansion et de rétraction. Le même en des temps différents, sous des régimes différents, selon des logiques interprétatives différentes. Avec les mêmes constantes de progression et de régression. Les systèmes symboliques, fermes ou labiles, canalisent, libèrent ou entravent, selon des logiques fort différentes,  les mêmes dynamismes fondamentaux.

Les Grecs, qui n'étaient pas des tendres, avaient cette extraordinaire lucidité de décrire dans leur mythologie un univers mental de conflit, de guerre perpétuelle  : si Zeus finit par l'emporter sur les Titans et autres monstres préhistoriques, ils avouaient volontiers que ces êtres repoussés dans le Tartare n'en finissaient pas de gronder du fond de l'Abîme, expectant l'heure de la revanche. La lumière rayonne sur le monde, mais par éclairs, au coeur des Ombres et des Ténèbres de l'Erèbe. Jamais d'amour tout seul, jamais de paix sans la guerre, jamais de jour sans la profonde, féconde et dangereuse nuit.

La constante anthroplogique c'est la Vérité du Tragique. Notre pouvoir fort relatif du reste est de nous servir de notre intelligence pour retablir la balance en faveur d Eros