C'est la butée du réel qui détermine la qualité proprement philosophique d'une philosophie. C'est à cette aune que je distingue les vrais des faux, les penseurs authentiques des idéologues. Certains opèrent une dénégation, posant arbitrairement je ne sais quelle faculté transcendante par laquelle l'homme se hisserait au dessus du destin, mêlant sa substance à la substance divine. D'autres se font les prophètes de l'avenir, lisant dans les astres je suppoose, une histoire qui serait écrite avant même que d'avoir commencé. Dieu, Raison, Histoire : la triade tragi-comique du Savoir Absolu. Mais de cela nous voilà guéris, du moins ceux d'entre nous qui ont des yeux pour voir. Quelques-uns réchauffent la cendre des vieux mythes pour en tirer quelques étincelles branlantes, mais tout cela sent le rance, l'arthrose et la sueur cataleptique de la décrépitude.

Mes recherches récentes me confortent dans la légitimité de mon entreprise : philosopher c'est avoir souci de la vérité. Or la vérité c'est la butée du réel, hors de quoi tout discours glisse vers le délire, faute de référent. Toute référence autre est conventionnelle, sociologique ou historique, soumise à dégradation. Le symbolique, aussi affiné et subtil et universel qu'il puisse être, n'est jamais que fait de langage, extension maximaliste du fait de langage. Ainsi des religions autrefois, puis des grandes idéologies, et de la science dans son développement herculéen et sa ramification, toutes des re-présentations, évolutives et faillibles, et amendables. Le savoir en marche n'est pas la vérité. Le savoir entretient le même rapport à la vérité que le mot à la chose : inadéquation, convention, distance infranchissable, différence de nature.

"Un coup de dé jamais n'abolira le hasard" (Mallarmé). 

J'appelle vérité non pas une construction de savoir qui tendrait asymptotiquement à repoindre le réel - c'est la l'illusion constitutive du savoir comme projet - mais, hors savoir, la conscience du réel sans médiation, sans concept, sans représentation. C'est l'immortel Schopenhauer qui, dans les âges modernes, a ouvert nos esprits à cette fulgurance : toute idée, tout savoir est représentation organisée selon les structures de notre entendement, à jamais incertaine et controuvée, et seule l'intuition directe du monde comme vouloir-vivre nous révèle sans médiation l'essence du réel. Et cette essence je la saisis, plutôt je la vis immédiatement dans mon corps, non le corps représenté, découpé  de l'anatomie scientifique, mais comme mouvement vivant-vécu de vouloir-vivre et de désir. Le réel du corps n'est pas l'image du corps, mais la puissance inconsciente, aveugle et irrésistible du corps-désir.

Mais c'est trop dire. Victime de ses humeurs pessimistes Schopenhauer prétend qualifier le réel comme répétition aveugle, inconsciente et absurde. L'intuition fulgurante s'obscurcit dans un discours cryptobouddhique et samsârique. Comment pourrions-nous savoir si le réel est répétition ou création perpétuelle? Schopenhauer dit l'un, Nietzsche dit l'autre. Laissons-là leur querelle, revenons à l'expression la plus dépouillée : le réel est le réel, toute proposition supplémentaire est bavardage.

Nois reconnaissons le réel à sa marque indiscutable de faire butée, d'introduire le scandale de l'impossible, de résister, de faire choc, surprise et déroute. "Cela ne se passe jamais tout à fait comme prévu". "Ce n'est pas tout à fait çà". "Il y a autre chose encore- dont je ne sais rien ETC...

Le pessimiste veut que le pire soit toujours sûr. Le fataliste prétend que tout est écrit et se déroule hors de nous. Le Stoïcien s'en remet à la Providence. Tous en rajoutent, préférant encore une douleur sûre à l'indétermination universelle. Et tous bavardent.

La vérité c'est ce mouvement du sujet qui prend acte. Qui innscrit cette butée du réel dans l'organisation de sa vie, tout en se sachant incapable de prévoir, et le pire et le meilleur. Cette vérité-là épure le regard, apaise la tension de l'incertitude, discrimine clairement le possible de l'impossible, et pour finir nous rend à la terre, "sûr fondement de toute chose".