Le café est puissant, aromatique et sensuel. En Italie il est un art. Chez nous il n'est qu'une pratique très ordinaire, souvent expéditive. Le thé est moins puissant. Ma grand-mère concoctait du "thé noir". Jeune, je buvais du thé "noir", plus agé, je me range au thé vert. Je remarque que la jeunesse recherche la violence du goût, alors que la vieillesse nous porte à la fadeur. Mais il y a diverses formes de fadeur. La fadeur "insipide" est manque, faiblesse et platitude. La vraie fadeur est riche de tous les arômes en puissance, richesse en amont annonçant sans les déployer toutes les fragrances possibles. Aussi le thé vert est-il nécessairement une expression de la vieille civilisation chinoise : c'est au plus près de l'origine que se tient la plus grande densité, à deux doigts du Tao. Il y a un Tao du thé comme il y a un Tao de la guerre ou de la peinture. Le grand artiste ne déploie pas les couleurs dans un feu d'artifice ostentatoire et virulent, il concentre le plus d'énergie potentielle dans un minimum figuratif. Ainsi sont les oeuvres les plus belles : deux flancs de montagne, une rivière qui coule, un ermitage à flanc de côteau, un homme solitaire, un chapeau de paille, une canne à pêche, à peine reconnaissables dans le grand vide qui semble habiter les choses. Ainsi également les poèmes de la période classique : un paysage, une action esquissée, comme en suspens entre deux silences. La pratique du thé obéit aux mêmes principes : le minimum contient le maximum, suggère sans déployer. L'essence des choses se tient à l'origine, leur développement est déperdition.

Il faut, pour se laisser gagner à la fadeur, une attention supplémentaire. Nous sommes de tous côtés sollicités à l'intensité : plus, toujours plus, "plus de jouir", comme si la quantité accumulée, et sa violence expressive, pouvaient nous distraire de l'ennui, colmater nos souffrances, éteindre notre soif. C'est penser à l'envers. Le sage taoïste se tient à l'orée, à l'ouverture du petit matin frais, aux prémisses du jour, quand la lumière est faible encore, hésitante entre les feuillages, et si délicate, et si frêle. L'aube c'est l'enfançon du jour, et c'est l'enfançon qui est l'image même de la plus grande vigueur! Pour percevoir ces richesses insoupçonnées il faut un autre regard, et pour le thé une autre langue, un autre palais. L'art du thé c'est d'abord de se déprendre, de réviser, de se dépouiller.

L'Extrême-Orient a pensé l'art autrement que nous. L'art n'est pas forcément la somme des Beaux Arts. C'est une pratique consciente et réfléchie qui transforme les activités ordinaires de la vie ; art du thé, art de la cuisine (voyez comment Tchouang Tseu dépeint l'activité du boucher, artiste inégalable de la découpe), art des fleurs et du bouquet, art martial etc. L'art ne se réfère pas à la valeur du Beau, il n'a pas de finalité particulière, il ne promet aucun accomplissement, il consiste simplement à être attentif, à se déprendre de toute intentionnalité conquérante, à se couler complétement dans le geste qui se fait, à devenir geste, et mouvement, et processus. 

C'est ainsi que l'on peut dépasser les apories et les impasses de notre philosophie dualiste : l'art n'est pas du corps seulement ou de l'esprit seulement, ni une boîteuse synthèse des deux. Ces termes n'ont plus de sens, pas plus que l'opposition du sujet et de l'objet. Je ne bois du thé, je ne médite pas plus que le soleil ne fait la lumière : cela se fait. Cela "maisonne" comme disaient les Indiens Hopi, et cela "saisonne" quand nous agissons de saison, selon l'opportunité de l'instant dans le vaste mouvement du monde.