"Cache ta vie" (Epicure) ; '"Je m'avance masqué"(Descartes) ; "Prends garde à toi" (Spinoza) - précautions indispensables à qui s'est voué à la liberté de penser. Nietzsche rendra compte, comme toujours avec finesse, de cette nécessité vitale, en expliquant que de toujours le philosophe a porté un masque, le mieux adapté à l'époque où il vit, de manière à dire, sous le déguisement adéquat aux canons de son temps, ce que l'époque peut tolérer, tout en y introduisant la dose de vérité nouvelle qui justifie son entreprise. On pourrait dresser la liste de ces masques successifs : le poète inspiré, le prophète, l'hérméneute, le sage, le sophiste, le réformateur, le théologien, le conseiller du prince, l'essayiste, l'hommes des Lumières, le républicain, le médecin des âmes ou de la civilsation, le révolutionnaire etc. Jamais le philosophe ne peut s'exposer en pleine lumière, dans sa nudité essentielle, dans sa véracité, en exhibant la clarté souveraine de sa pensée. Il faut écouter d'une "troisième oreille", lire entre les lignes quand le penseur a décidé d'écrire. C'est très évident pour Spinoza, qui, bien tard, dans une scolie de l'Ethique, révèle enfin, au lecteur improbable qui a fait l'effort de lire les cinquante pages précédentes, le pivot subversif : deus sive natura. Régulièrement les grandes intuitions philosophiques sont rabattues sur quelque formule abâtardie : le mobilisme d'Héraclite, le déterminisme de Démocrite, le pessimisme de Schopenhauer etc. Rien de plus faux. Lire les textes c'est se livrer à un travail quasi médical : soupeser les mots comme on ferait des signes nosographiques, des symptômes, des indices, des ruses, des trompe-l'oeil, des chausse-trappe, des voiles, des détournements, des labyrinthes. Rien n'est simple, rien n'est évident. Toute lecture se fait à plusieurs niveaux, à plusieurs voix, polyphonique, chant et contre-chant. Les masques cachent -et révèlent - d'autres masques. La véritable lecture est une aventure qui demande un engagement de tout l'être. Il en résulte que la philosophie est le travail d'une vie entière, pour lire et entendre, éventuellement pour dire et écrire à son tour.

Mais pourquoi des masques? Nietzsche encore : "On mesure l'intelligence d'un homme à la dose de vérité qu'il peut supporter". Mais la vérité, à supposer qu'elle soit une, se présente à chaque époque sous des traits différents, ou plus exactement, se dissimule sous des oripeaux différents. Il en résulte deux choses. Qu'il faut interminablement recommencer le travail de la vérité, et qu'à chaque époque le philosophe se doit d'inventer le masque sous lequel il pourra en témoigner le moins mal possible. A chaque époque convient un certain masque, et pas un autre. Gare au malheureux qui se trompe d'époque, et de discours : il finit au bûcher, comme Giordano Bruno, ou dans un camp de "rééducation".

Sous le masque, la vérité. J'en donnerai une illustration volontairement très ancienne, et qui n' a jamais été dépassée : Dionysos. Impossible de dire qui est Dionysos. Tantôt vieillard chenu et barbu, tantôt garçon environné de ses jouets divins, homme et femme, jeune homme efféminé, tueur sans scrupule, esprit des leux saints du théâtre, inspirateur des orgies bacchiques, des délires et des sacrifices omophagiques, dieu des esclaves, des pauvres et des exclus, mais des femmes aussi, enivrées dans l'enthousiasme des Ménades et des Bacchantes, dieu venu d'Orient mais éminemment grec, dieu du vin, mais aussi de l'abstention sexuelle, dieu multiforme, indéfinissable,  dieu de toutes les métamorphoses, de tous les déguisements et de toutes les traîtrises. Dionysos est une somme insommables de masques. Mais la vérité probable, derrière tous ces masques, et coïncidant avec eux tous, est dans cette image (encore!) d'un enfant qui contemple son visage dans un miroir, et que voit-il, si ce n'est le Tout, l'univers immense et sans limites, chatoyant et divers, un et multiple, et dans ce Tout que pourrait-il voir si ce n'est lui-même en vérité.