S'il pouvait exister une eudémonologie elle se définirait comme une méditation du bonheur (eu-daimonia) ou, plutôt de la félicité, s'il est entendu que le bon-heur est une bonne rencontre (kairos) dépendant du dehors, et la félicité une disposition constante de l'âme à se réjouir. L'eudémonologie est au coeur de la réflexion antique : Aristote, Epicure, Stoïciens, Kuniques, Sceptiques se font fort d'avoir élaboré des méthodes de félicité, ce que fera encore Spinoza, le dernier peut-être à estimer la félicité accessible. Par la suite la philosophie se tournera plutôt vers l'analyse de l'existence, et nous abreuvera de mauvaises nouvelles sur la souffrance du Dasein (Heidegger), la caducité du pour-soi (Sartre), l'angoisse existentielle (Kierkegard) ou le désêtre du parlêtre(Lacan). Rétrospectivement, les Antiques nous sembent de joyeux drilles au regard des ténèbres königsbergiennes de la philosophie moderne. Je constate de nos jours un regain d'intérêt pour les sagesses antiques, si du moins j'en crois les titres de publications récentes qui font recette, commercialement j'entends, mais au prix, semble-t-il, d'une ignorance délibérée des conditions réelles de l'existence. Il faut croire que notre  époque est prête à se consoler à bas prix, toute recette de "bonheur" trouvant instantanément acquéreur, fût-ce dans l'illusion facile ou l'aliénation. Cette resucée de l'antique, hors contexte, appliquée sans nuances au temps présent, me semble des plus suspectes, d'autant qu'elle "oublie" tout simplement les données incontournables de la réflexion tragique sur le réel, et les découvertes de la psychanalyse. Il ne faut ni s'attrister à la manière de Lacan, ni trop se réjouir à la manière du "dernier des hommes" de Nietzsche. Ni cultiver les passions tristes ni s'illusionner sur les capacités humaines. Il en résulte une position réaliste, où l'on commence par analyser notre rapport problématique au réel avant de se lancer dans des "éthiques" triomphalistes qui nous font espérer l'impossible. (Voir là dessus les travaux de Clément Rosset et de Frédéric Schiffter).

J'en apprécie d'autant mieux  les courtes considérations "eudémonologiques" de Schopenhauer, dans deux petits livres fort gaillards, et de la meilleure facture : "L'art d'être heureux" et "Aphorismes sur la sagesse". Cette entreprise schopenhauerienne est d'autant plus savoureuse que l'on sait que l'auteur se présente comme un adversaire impitoyable de l'optimisme, de l'illusion vitale, du vouloir-vivre et de la foi en la valeur de l'existence, allant jusqu'à estimer que la "vie" la meilleure est celle qui n'est pas. On y entend inlassablement la terrible parole du Silène dans Sophocle :

        " Le mieux est de n'être pas né.

        Si toutefois tu l'es

        Retourne aussi vite que possible

        En ce lieu d'où tu vins".

La vie est souffrancve et malheur. Comment dès lors oser parler d'un art de vivre, d'une possibilité de bonheur? Schopenhauer précise : le but de l'eudémonologie n'est nullement le bonheur, qui n'existe que dans nos songes, mais le moins de souffrance possible. De fait il n'est pas très loin d'Epicure qui définit le plaisir comme absence de douleur physique (aponie) et psychique (ataraxie), mais il est vrai dans une tonalité  infiniment plus morose. Il constate, contre le sage antique, que notre constitution mentale ne nous porte nullement à la félicité mais à la souffrance et à l'ennui, et que le plaisir recherché est toujours démesuré, le plaisir éprouvé étant toujours  fort inconsistant, volage, et trompeur, simple passage d'agrément relatif entre deux souffrances, soulagement momentané entre deux périodes d'ennui. Il estime le plaisir négatif (dans le sens où il ne fait que retrancher de la douleur), mais la douleur positive, inconstablement réelle, d'une évidence immédiate. Plus encore : tout se passe comme si dans l'âme humaine un certain coefficient de souffrance relativement constante et quasi invariable déterminait nos choix et nos appréciations. Dans un état de grande tension les petites douleurs sont effacées. Quand revient l'état ordinaire nous redevenons sensibles à toutes ces petites douleurs erratiques et vagabondes qui font la toile de fond, j'allais dire la basse continue, de notre perception affective de la vie. L'état de pleine satisfaction, sans angoisse, sans trouble, sans déplaisir n'existe que très rarement, et la plupart du temps il présage une chute vertigineuse dans la plus noire mélancolie. La béatitude n'est pas à souhaiter, elle est l'envers exalté de l'enfer.

Cet impitoyable réalisme de la psychologie de Schopenhauer est à méditer. Nous voilà prévenus : le bonheur est un songe (Kant disait avant lui que "le bonheur est un idéal de l'imagination") ; la constante psychique ne tolère pas d'excès de satisfaction et fait payer l'exaltation par la dépression, l'une étant l'envers nécessaire de l'autre ; la souffrance est bien plus réelle que le plaisir ; le plaisir n'est qu'une suspension momentanée de la douleur, un intervalle de soulagement, rien en somme ne disposant la psychè à connaître un état stable de plaisir et de satisfaction. Il en résulte que toute eudémonologie  un peu sérieuse  doit commencer par étudier les lois naturelles de l'esprit avant de s'aventurer à donner des conseils de sagesse, presque toujours inapplicales, voire farfelus. Sage naturalisme, et d'une étonnante perspicacité.

Le moins que l'on puisse dire c'est que Schopenhauer n'a attendu ni Freud ni Lacan pour créer une psychologie scientifique et naturaliste, seul fondement possible d'une éventuelle et problématique eudémonologie.

Dans le cas de Schopenhauer toute l'affaire se résumera à quelques dispositions pratiques des plus simples : veiller avant tout à sa santé : hygiène alimentaire, exercice physique (il recommande jusqu'à deux heures par jour de marche et d'exercives en plein air) ; modération, tempérance, - il eut des maîtresse attitrées et ne se cachait pas de cultiver l'Eros vénal) -  hygiène oblige! ; ne pas épuiser son cerveau dans le travail intellectuel, voyager à l'occasion, prendre les plaisirs qui viennent sans trop y réfléchir, ne pas gâter la bonne rencontre par des considérations intempestives. Rien de très extraordinaire en somme. Mais j'ai souvent remarqué que les considérations les plus obscures, abstruses et absconses de la philosophie n'engendraient souvent, dans leurs conséquences pratiques, que des maximes élémentaires de bon sens. Ce fut aussi la remarque de notre Michel national, qui en vint sur le tard à envier l'inculture de "nos paysans", qui mieux que les philosophes s'y entendaient, sans crainte, à mourir selon l'ordre de la nature.