Le grand mérite de Henri Bergson est d'avoir introduit en philosophie la notion de durée, et de l'avoir fermement opposée au temps. Nous pensons le temps sur le modèle de l'espace, découpant des instants sur la ligne de l'infini, comme si le temps était une droite ouverte aux deux extrémités, formée d'une pure succession d'instants sans contenu, épaisseur, ou qualité. C'est le temps de la montre, où chaque instant est en soi identique au précédent et au suivant, simple effet de découpage. C'est pratique pour la mesure sociale ou économique, pour déterminer des rendez-vous d'affaires, gérer les rapports sociaux. Mais on voit d'emblée que ce temps-là n'a guère de rapport avec l'expérience vécue : pour nous, êtres de chair et de langage, les instants ne se valent pas, comme le fait clairement sentir le sentiment de l'ennui, ou de l'allégresse, si radicalement opposés dans le vécu subjectif de la durée. Cela dure, ou cela ne dure pas assez. La durée est en soi indéfinissable, puisqu'on renonce au pratique modèle quantitatif et objectif, pour appréhender la qualité, l'intensité différentielle, l'écoulement, le mouvement, à la fois en nous-même, et dans les choses. Le temps c'est de l'espace pensé, la durée c'est l'indicible qualité de ce qui vit et se transforme, dans l'écoulement universel. La durée c'est le changement senti, ressenti, éprouvé dans la totalité de l'être. Bergson parle judicieusement de la "mélodie" de la durée : on ne saurait parler avec justesse du temps d'une symphonie - sauf à programmer une écoute temporellement déterminée, pour un concert par exemple. Il faut se laisser vivre la durée intensive, qui peut s'égaler parfois au sentiment d'éternité.

Un ami philosophe me faisait remarquer que l'on a grand tort de considérer la contemplation d'un tableau comme un instant isolé, fermé sur soi. Tout au contraire il faut se mettre dans des conditions psychologiques particulières, par quoi on se laisse gagner par le mouvement interne du tableau, qui est comme une mélodie déployée, une histoire, une narration, un épisode, une tragédie, un roman ou une épopée. Ce n'est que dans l'apparence externe que la peinture se distingue de la musique, ou du poème. Nous sommes victimes d'une illusion d'instantanéité. C'est oublier que la création elle-même se fait dans la durée, parfois fort longue, dans les hésitations, les remaniements, les surprises, les trouvailles et les errements. La durée de la création exige implicitement la durée de la contemplation. C'est une triste pratique que celle des musées où l'on se croit tenu de dévorer une centaine d'oeuvres les unes après les autres comme s'il s'agissait d'un concours de vitesse. Sans parler de l'indigestion esthétique, plus nocive encore que l'autre!

La chance du poète c'est qu'il faille "du temps" pour le lire. Mais qui, aujourd'hui, se donne la chance de vivre de l'intérieur le déploiement du poème, d'épouser le mouvement de l'intuition, de gouster et taster, comme pour un bon vin, les rythmes subtils, les détours, les images sonores? On expédie la lecture comme les voyages, sourds, aveugles, insensibles à tout ce qui ne se mesure pas. "Jai fait l'Italie" dit un tel. Et un autre "Jai fait le Maroc en trois jours". Bravo! Et pourquoi aller si loin si c'est pour ne rien voir ni sentir?

L'art nous remet parfois sur les chemins de la contemplation. Mais la durée je la perçois aussi bien dans la  croissance d'une plante, insensible sur l'instant, mais si évidente quelques heures plus tard. On n' a rien vu, mais la tige s'est allongée, les feuilles ont crû en  largeur et hauteur. Peut -être le petit insecte qui vit dans ces feuillages adolescents a-t-il bien mieux que nous senti, expérimenté la croissance? Nous ne voyons que de loin, et de haut, autant dire que nous ne voyons rien. Et sentons bien moins encore. Je rêve parfois d'être un pauvre cancrelat dans l'immensité du monde. Du proche, au moins, je ne serais pas privé. Demandez-moi en quel animal je souhaiterais me réincarner? Je répondrais que je ne souhaite aucune réincarnation, plus que dégoûté de l'incarnation présente, mais si l'on insiste, et que l'on me menace de l'immortelle damnation, je lâcherai ceci, à mon esprit défendant : " En chat". Je suppose en effet, que le chat sent mieux la durée que nous, qui sommes toujours ailleurs que là où nous sommes.

Bergson va jusqu'à nous recommander de saisir en nous-même la durée de l'univers, le mouvement des éléments, des nuages, du vent, et pourquoi pas des astres et des constellations. "Mélodie de l'univers". Mais comment? Sûrement pas par l'intellect, qui découpe, conceptualise, spatialise, réifie, classe et théorise. Nous modélisons si bien que nous confondons le modèle et l'original. Mais si l'intelligence est ici prise en défaut, il nous reste une faculté originelle et originale, bien oubliée de nos jours, et méprisée : l'intuition, qui est comme une plongée dans la durée vécue, sympathie, coïncidence sensorielle, sans idée ni concept, accueil inconditionnel de ce qui se déploie en nous et hors de nous, au prix d'un effacement momentané de la distance, des distinctions du dedans et du dehors, de la peau et de la pensée en somme. Le "je", critique et rationnel, s'efface, la nature, à nouveau nous porte dans le mouvement universel, dans le Fleuve d'Héraclite. Tout cela, qui paraîtra spécieux au rationaliste, se vit indiscutablement et pleinement dans l' état méditatif.

Flux du Fleuve, fluence de la mélodie, efflorescence des fleurs et des saisons, refux des marées, fluidité des états de conscience, turbulences et tourbillons, noius ne sommes pas des spectateurs, témoins ahuris d'un mouvement incompréhensible et absurde, mais parcelles d'un Tout vivant, âmes d'un monde en perpétuelle évolution, gouttes et buées de l'avalanche, immergées dans l'universelle cascade, de toujours nature dans la nature infinie.