Cette sentence renverse d'emblée la trop facile image, convenue et injustifiable, d'un Démocrite déterministe, père de la physique moderne. Ce qui est vrai, à la décharge des tenants de cette conception classique, c'est que Démocrite fut un investigateur infatigable et passionné de tous les phénomènes naturels, l'auteur d'innombrables traités sur tous les sujets imaginables de la connaissance naturelle : météorologie, climatologie, physique fondamentale, anatomie, physiologie, gèométrie, géographie, géologie, passant sans vergogne de l'observation du vol des oiseaux, des entrailles des poissons, et autres, à la spéculation sur le vide et les atomes. On lui doit la première formulation systématique de la théorie atomistique. Et de fait, dans ses observations, il répudie expressément les conceptions mythologiques  : expliquer les phénomènes naturels par la seule observation et expérimentation de la nature. Cette approche révolutionnaire et purement naturaliste lui valut d'être, aux dires de Spinoza et de  Nietzsche, victime de la vindicte de Platon qui aurait fait brûler tous ses ouvrages, avant d'être unanimement salué, par les modernes, comme père de la physique moderne. Tous ces arguments sont valables, mais incomplètement.

Comment expliquer que Diogène Laerce place Démocrite dans son chapitre sur les Sceptiques, aux côtés d'un Anaxarque, d'un Pyrrhon et d'un Timon? Pour les Anciens Démocrite n'était sans doute pas celui que nous en avons fait, mais un sage, illustrissime, parmi d'autres sages, et nullement un "physicien". Pour y voire plus clair il faut interroger plus avant la sentence ici placée en exergue : "La vérité est dans l'abîme".

Si d'une part Démocrite construit une "vérité" des lois naturelles à partir de l'observation, cette vérité reste soumise aux conditions de notre propre nature : sensation, raison. Rien ne nous autorise à conclure de là à une connaissance de l'invisible : cette distinction sera le fondement de la position sceptique - (Voire là dessus Sextus Empiricus). Cela n'empêchera nullement Démocrite de fonder une théorie fondamentale, atomistique, où il énonce clairement que tout ce que nous croyons savoir n'est que convention (convention que le doux, convention que l'humide etc), ajoutant que seuls sont réels l'atome et le vide. On dira que rien ne l'autorise, en position sceptique, de prétendre que le vide et l'atome sont réels, puisque nous ne percevons ni l'atome ni le vide. Mais Démocrite fait un saut spéculatif, et pose dans l'abstrait ce qui lui semble l'ultime réalité concevable, atome et vide, comme seuls susceptibles de donner une intelligibilité à ce que nous observons. En stricte logique cela s'appelle une "hypothèse scientifique" - dont la fécondité n'est plus à démontrer. Démocrite est ainsi (avec Leucippe dont nous savons rien) le génial précurseur d'une vision naturaliste de la nature. Reste qu'il dit que la vérité est dans l'abîme, ce qui introduit une extraordinaire, et indéniable, réserve à la validité de son hypothèse.

L'abime c'est d'abord celui de notre indécrottable ignorance : je sens que le miel est doux, mais je ne sais pas ce qu'est le miel, s'il existe une quelconque réalité correspondant à ce que j'appelle "miel". Errement et flottement des sens. Mais aussi incertitude de la raison qui découpe à la surface du réel des entités discrètes, y plaque des mots et par là s'imagine saisir des essences immuables, définissables, comme faisait Platon. Vanité de nos constructions mentales, illusion de maîtrise. La science ne sera jamais qu'un îlot de vraisemblances surnageant sur la l'océan de l'ignorance : abîme, dont Pascal encore se fera le chantre désabusé.

Plus profondément on peut voire dans cet abîme un écho tardif, mais encore perceptible, de l'ancienne conception hellénique selon laquelle la vraie sagesse est entre les mains des dieux, alors que les hommes ne peuvent, tout au plus, que recueillir, par fragments et approximations, ce que les dieux nous laissent entrevoir. L'abîme est une image dionysiaque. Dionysos est ce dieu du labyrinthe qui déchire et engloutit ses victimes. Figure de l'originaire le plus ténébreux, des profondeurs abyssales, des mystères impénétrables. Un abîme, c'est quand même autre chose qu'une simple brêche dans le savoir, qu'un interstice d'ignorance dans le savoir, c'est quand même quelque chose d'inquiétant, de terrifiant, de ténébreux, de caverneux, voire de monstrueux! Dans cette phrase tardive d'un sage tardif de la Grèce résonne encore une conscience tragique, une frayeur  de l'Archè, une sourde panique de l'impénétrable, voire du sacré. C'est que Dionysos était un dieu plus qu'inconfortable, qui inspirait ces Bacchantes déchaïnées, dévoreuses de chair crue dans le déchaînement de leur délire. A la belle "vérité" apolinnienne de la connaissance, à la raison lucide et lumineuse qui préside aux dévoilements du dieu Appolon, (et encore en simplifiant, car Apollon n'est pas si commode!)  il faut opposer ce vieux fonds de terreur panique et sacrée qui est un élément fondateur et décisif de l'ancienne sagesse. Démocrite est aussi l'hériitier, un peu réticent je l'avoue, de ce vieux fonds. Et cette sentence en témoigne, malgré tout ce que l'on veut bien dire sur la fameuse "rationalité" des Grecs.

De cet abime pourtant Démocrite laissse entrevoir quelque chose, et nos commentateurs l'oublient un peu vite. A l'origine du Tout la "dinè", le tourbillon. Au Chaos vide d'Hésiode Démocrite oppose une conception tourbillonnaire du réel. Il faut penser une multitiude infinie de tourbillons d'atomes virevoltant, par masses innombrables, en tous sens, sans commencement et sans fin, une formidable danse des éléments à travers l'immensité du vide, engendrant ici des galaxies, des constellations, des flux et reflux incommensurables, et là, et en même temps, des plantes, des animaux, des appareils digestifs, des âmes si l'on veut, des  processus de sensation, des combinaisons psychiques, en bref tout ce qui existe, et dont nous n'aurons jamais, nous autres, fruit du hasard, que des aperceptions douteuses et controuvées. L'abîme c'est, en termes spéculatifs, le tourbillon éternel, seul principe, seule Archè de tout ce qui existe. Non pas simple origine temporelle, mais réel perdurant, sempiternel, à la racine du Tout, et qui est Tout.

Bien sûr nous pouvons poursuivre notre oeuvre de connaissance. Démocrite lui-même n' a jamais fait que cela. Mais nous devons garder présente en nous, indéracinable, cette intuition de la Dinè, cette image de l'Abîme, par quoi nous restons rattachés à l'humilité de notre condition et à la docte ignorance qui devrait la fonder.

    PS: Abîme vient du grec a-byssos : sans fond, d'une profondeur immense. Le latin en fera abissus, puis à la forme superlative abissimus, d'où abisme, puis abîme. Ce qui retient ici mon attention c'est le "a" privatif : sans fond, donc in-déterminable, in-fini, in-limité. Peut-être même que chez Démocrite résonne en écho quelque chose de l'A-peiron d'Anaximandre. On ne peut que relever ici une constante terminologique et sémantique, laquelle nous fait entendre une dimension essentielle à la pensée grecque originaire..