Qu'est-ce qu'un arc-en-ciel? Nous sentons d'emblée que cette question d'allure socratique - donner l'essence d'une chose, définir le concept - est dans le cas présent nulle et non avenue. Je peux à la rigueur dire ce qu'est un chien, mais un arc-en-ciel! Quoi de plus énigmatique, de plus insaississable. Est-ce de l'air, de la lumière, de l'eau? Mais voici que déjà il change, et voici qu'il disparaît! Etre ou paraître, réalité ou illusion, vérité ou mensonge? Platon se tirera d'affaire en noyant ces fâcheux simulacres  dans les profondeurs du devenir, qiuelque part entre le rêve et le délire.

Pour l'atomiste la question se pose en d'autres termes : toute chose dans la nature est faite d'atomes et de vide. Donc l'arc-en-ciel est un corps, ou plutôt une somme de particules ou d'ondes corpusculaires, un agrégat èphémère et changeant, une relation de relations ondulatoires et vibratoires, dont nous ne saisissons évidemment pas la texture. Mais plus important : ce n'est pas l'objet "arc-en-ciel" que nous voyons, mais les simulacres, les répliques sensibles, les "eidola" qui se détachent de l'objet, qui voyagent à une vitesse inconcevable à travers l'air, et frappent notre rétine, y dessinant une image, supposée conforme à l'objet : la phantasia.

Cette distinction entre l'objet-source et le simulacre est essentielle. Nous posons en principe que les objets sont matériels, relevant d'une approche exclusivement physique (Démocrite). Mais quant à en donner une exacte figuration, cela nous est impossible (Démocrite : nous ne savons pas ce qu'est en réalité une chose). Mais cette connaissance exacte et fidèle, à supposer même qu'elle soit possible, est au fond de peu d'importance. Il nous suffit de poser qu'elle est corpusculaire ou ondulatoire (Démocrite : en réalité les atomes et le vide). L'"intérieur", la structure, la formation des corps nous est à la fois connue dans son principe et inconnue comme telle. Nous savons qu'il existe une causalité des corps, actions et réactions des corps les uns par rapport aux autres selon des combinaisons innombrables, des rapports discrets, (l'arc-en- ciel en est un bon exemple ), mais de cela nous n'avons qu'une représentation spéculative. 

A ces actions-réactions inconnaissables nous opposerons l'évidence sensible des simulacres. Laissant de côté l'épineuse question de la nature de l'arc-en-ciel, et donc la recherche infinie des relations causales, nous observons le "phénomène", ce qui apparaît, son apparaîitre et son disparaître : jeu de lumière, couleurs, forme semi-circulaire, vibration, reflets, etc. Ces diverses composantes sont entre elles dans un certain rapport, mais instable, fluctuant, mobile. Tantôt une certaine couleur prédomine, puis s'affaiblit, dans un jeu d'impermanence, jeu d'ombre et de lumière. Effets de surface : ce ne sont pas des "choses", ni des "objets", ce sont des constellations de mouvements - les simulacres en mouvement qui se modifient sans cesse, quasi-causes les uns par rapport aux autres - effets de surface pour le regard qui en reçoit la marque mobile, l'"empreinte" sensitive : phantasmata. Les simulacres sont entre eux dans une relation de quasi-causes, les phantasmata sont des effets de surface en perpétuelle relation, effets et contre-effets :flux ininterrompu qui dessine l'apparence mobile ou immobile de ce que nous pensons être les "choses". La perception est une "phantasmagorie".

Ces effets de surface sont notre joie et notre dépendance. Voyez Sappho : "II me paraît (phainetai) égal aux dieux celui qui est assis en face de toi..." Et puis le sourire, le teint, la rose des lèvres, les joues illuminées de désir, tout le visage empourpré de passion, et puis le miroir - qu'est-ce donc qu'un miroir où le regard énamouré s'éprouve captif de lui-même, quasi-cause, effet d'effets, et tous les miroirements, "le sourire innommbrable des eaux", la fausse profondeur des yeux, et tous les mirages, et les rêves d'amour, et le jeu subtil et tendre de la volupté... Tout est apparence, parence, semblance, théâtre d'ombre et de lumière, illusion, phantasmagorie. Et qu'est ce qui fait surgir le désir, si ce n'est encore un reflet, reflet de reflets, le bras blanc d'Anna Karénine dans Tostoï, la belle chevelure sur un sein frémissant, la courbe d'une hanche, la belle nudité entrevue, toujours un petit quelque chose, un rien qui n'est pas rien... Mais il faut, pour que "ça prenne", une discrète différence, reflet déplacé, décalage inattendu, que le reflet reflète le petit écart qui fera le reste. Les effets se prennent entre eux dans une nouvelle concaténation, initient une nouvelle série,  tissent de nouvelles toiles de couleurs, de nouvelles irisations, arc-en-ciel de l'imagination virevolte, "vulgivaga Venus".

Il est vain de se perdre dans la recherche des causes ultimes, actions-passions des corps dans les profondeurs. On n' y trouvera que l'abîme d'une causalité sans cause. Il vaut mieux s'en remettrre poétiquement aux effets de surface, lumière qui danse à la périphérie, simulacres dansant dans la lumière, reflets, couleurs, contours évanescents, songes de songes, illusions, formes entrevues et sitôt échappées. Le désir tient à ce peu de chose qui s'échappe de nos mains, qui n'est pas rien sans être quelque chose. Tout cela les poètes le savent de toujours :

"Ces nymphes je les veux perpétuer. Si clair

Leur incarnat léger qu'il voltige dans l'air

Assoupi des sommeils touffus.    Aimai-je un rêve?

Mon doute, amas de nuit ancienne, s'achève

En main rameau subtil, qui demeuré les vrais

Bois mêmes, prouve, hélas, que bien seul je m'offrais

Pour triomphe la faute idéale de roses".

          (Mallarmé : l'après midi d'un faune, début)