"Le Beau c'est ce qui désespère" écrivait Valéry. Certes, par son infini éloignement, son inaccessibilité. Désespoir du poète à la recherche de l'improbable terme, exact, exhaustif, qui dirait d'un seul éclair la teneur  insaisissable de l'intuition. Très vite il s'aperçoit que ce mot tant convoité n'existe pas, que chaque mot ne vaut que par un autre, et qu'en somme aucun signifiant n'est à la hauteur du Tout. Il faut donc en rabattre, jouer sur de secrètes connivences, des approximations et des résonnances. A défaut de la vision absolue on fera  miroiter les reflets, les assonances, les images acoustiques, les subtils rapports de mélodie et de rythme. Cela produit parfois des merveilles. Et ainsi l'on se consolera de la ladrerie de la langue, de son inertie, de la rigidité des définitions. Poétiser, en somme, c'est suggérer.

Certains poètes, je pense à Nerval, à Hölderlin, s'épuisent en vain à trouver le mot de l'absolu, le mot absolu, celui qui dirait tout, d'un seul jet, dans une fulgurance aveuglante, définitive. Et ne le trouvant pas ils multilpient, redupliquent à l'infini, égrenant sans fin des termes purement additionnels, qui finissent par se superposer, s'égaliser et se confondre dans la même impuissance verbeuse : Nerval s'épuise à énumérer  les Sylvie, Aurélie, Stéphanie, Isis, Astarté, Cybèle, Aphrodite et autres, qui sont toujours, au bout du compte, la même image, insaisissable, fuyante et mobile de la même énigme personnelle : "la mort, ou bien la morte", comme il le suggère dans "Artémis " (Les Chimères). Et encore, dire "la morte", est-ce bien d'elle qu'il s'agit? Car cette morte, objet cruel d'un deuil impossible, n'est-elle pas la plus vivante dans le désir du poète, ni morte ni vivante, et vivant d'une existence de mort indéfinie et indéfinissable le long d'une oeuvre toute vouée à son adoration? Nerval se pendra dans une ruelle de Paris, à jamais incapable de trancher dans la chaîne du langage, de fixer son vertige, et de clore, si ce n'est par le suicide, cette quête éperdue d'une  signification humainement assumable. Ce péril guette, à divers niveaux, tous les poètes, ces amants de la langue, ces déchiffreurs de vertiges, sauf à faire la part qui revient à la réalité

La mère perdue hante l'esprit de Nerval. Hölderlin, c'est la question du père. Mais je ne veux pas faire ici de psychanalyse. Je remarque simplement l'occurrence obsédante des signifiants paternels dans son oeuvre. " Pays du père, Dieu, mort de dieu, défaut du dieu, infidélité divine, - sans compter les innombrables figures de substitution, et cette ambiance d'effusion, de deuil sempiternel et impossible, cette nostalgie inconsolable, cet endeuillement de l'homme abandonné des dieux et ce courage aussi, héroïque, désespéré et finalement impuissant à venir à bout de l'énigme. "Je puis bien le dire : Apollon m'a frappé". Mais non de folie, comme on le dit si facilement, reléguant notre poète au rang de psychotique, mais d'une sorte d'effroi sacré. Panique, plutôt dionysiaque d'ailleurs, - mais pour Hölderlin Apollon a tous les caractères terribles du Dionysos de la tragédie antique - panique d'être confronté sans médiation à ce qui nous dépasse et nous emporte, lucidité supérieure en somme, d'un poète aveuglé par l'intensité de son intuition. Eblouissement vertigineux, jusqu 'à l'"ennuitement" fatal de ses dernières années. Lui, pas plus que Nerval, et dans un registre très différent, n'a pu, n'a su placer une butée dans le langage, une clôture symbolique, une "fin de non-recevoir" pour endiguer la sublime et terrifiante frénésie de l'esprit.

Quel est donc ce danger qui guette la quête poétique, chez les meilleurs d'entre les poètes? Ce sont les plus exposés, par une disposition particulière de leur esprit, sans doute, mais surtout par une sorte de sanctification de la langue. La langue doit tout dire, et ne le peut. On peut estimer qu'il s'agit d'une confusion du mot et de la chose. Le mot est chargé de débusquer la chose, de la nommer, de la circonscrire, de la présentifier dans l'ordonnance métrique. Le poème s'égalise mythiquement à l'univers. C'est admirable, et c'est dévastateur. Tentation démonique, sauf si le Daïmon se rebiffe, met le holà, crie au scandale. Sauf si le Daïmon, par la voix de quelque oracle salvateur, ou de quelque génie inspiré, ou de graves symptômes propitiatoires ne condamne l'entreprise poétique à l'échec, avant le drame.

Antigone s'opposant à Créon ne témoigne pas de quelque résistance féminine, ou"familiale", à l'ordre politique de la cité des hommes, comme le crut Hegel. Elle conteste plus radicalement le Zeus de la cité pour lui opposer "mon Zeus", la justice du dieu, de son dieu, du dieu vrai. Ce faisant, elle s'identifie outrageusement à Zeus en personne, et par fidélité inconditionnelle, commet le sacrilège, qu'elle expiera par la mort. An tigone s'estime elle-même, et elle seule, dépositaire de l'absolu, en mesure de faire entendre aux hommes la vraie justice, et de la sorte bascule dans l'injustice absolue.  Confusion des genres : certes le Zeus de la cité n'est qu'un pâle succédané du vrai Zeus, mais elle oublie que ni les hommes, ni les femmes, n'ont à se confondre à lui et de parler en son nom. Impiété par excès. C'est en ces termes peut-être qu'il faut juger de cette ivresse dionysiaque du poète qui, dans le langage, poursuit l'entreprise insensée d'épuiser l'essence du réel.

Le dernier mot revient, une fois encore, à Pindare :

"N'aspire pas, mon âme, à la vie éternelle

Mais épuise le champ du possible".

J'ajouterais volontiers, sans ironie, le "chant", autant que le "champ" du possible.