D’ UNE  PRATIQUE  INTEGRALE

 

                                  I

 

 

 

Après tant de recherches difficiles, de déboires, de doutes, de découragements et de reprises, le temps est venu de tenter la grande synthèse dont je rêve depuis longtemps. Il ne s’agit nullement d’édifier un système philosophique à la manière des Anciens. L’âge métaphysique est révolu, tout comme celui des certitudes. Je voudrais plus prosaïquement tirer les fils de quelques intuitions fondamentales, en petit nombre, mais qui ont résisté à toutes les objections, à toutes les vicissitudes, et qui n’ont cessé de se renforcer au feu de l’expérience critique. J’avoue qu’il m’est devenu impossible de penser à la manière idéaliste et que les quelques maigres espérances que je nourrissais de ce côté se sont depuis longtemps taries. Je n’attends rien de la divinité, du savoir, de la justice et de toutes les grandes institutions humaines. Un doute fondamental et invincible me fait considérer le spectacle du monde comme dérisoire, et tragiquement inamovible. Je ne crois ni au ciel, ni à l’enfer, ni à aucune doctrine conçue dans l’histoire des hommes. Je n’ai aucun dogme, aucune espérance, aucune croyance. Je me ris de toutes les promesses de salut. Le meilleur est impossible et le pire n’est pas sûr. Aussi n’est-il rien à quoi vouer sa vie. Plus encore, il est hautement pernicieux et aliénant de vouer sa vie à quoi que ce soit, ou à qui que ce soit. Autrement dit, une existence humaine authentique doit valoir par soi et pour soi, ce qui, bien entendu, n’exclut en rien la présence et l’existence d’autrui. Le fondement ne saurait se trouver ailleurs qu’en soi-même.

 

Mon intuition centrale s’exprime le moins mal possible dans l’idée centrale de la Surface Absolue, qui est le minimum pensable, et formulable, du Réel. Au-delà commence l’idéologie. Mais on peut dire les choses autrement : dans nos représentations un vide se creuse qui ne saurait interrompre sa progression, son approfondissement, jusqu’à ruiner la totalité perceptible et pensable. Généralisation, amplification tragique, et cela condamne à jamais tout retour. Mais cette constatation n’a jamais troublé particulièrement les Orientaux, je veux dire leurs grands penseurs. Le vide est au cœur des choses, les choses sont elles-mêmes le vide. Mais tout cela je l’ai exposé ailleurs. Je veux simplement revenir à l’intuition fondamentale, pour déployer, à partir d’elle, une philosophie autre que celle qui est honorée sous nos climats.

Il s’agit de ruiner à jamais le dualisme philosophique, l’opposition  du ciel et de la terre, du divin et de l’humain, de l’humain et du non-humain. Une seule Nature, une seule réalité aux mille visages divers, et qui ne fait pas un tout, si ce n’est de la somme insommable. Nulle transcendance, nul paradis, nul nirvâna, nul salut. Les choses sont les choses, et nous avec. Rien avant, rien après. C’est cela la position tragique. Le premier acte de la philosophie est de ruiner à jamais tout espoir.

C’est vraisemblablement ce point aigu de l’origine absolue que voulait atteindre Nietzsche lorsqu’il réinvente l’éternel retour : tu ne peux échapper à ce monde, au devenir aveugle de ce monde, et si tu es un véritable sage tu accepteras l’hypothèse du retour de cet instant, et de tous les instants, à l’infini. Pensée sélective : ruiner l’espérance, les arrières-mondes et les idéalismes de tout poil. Devenir soi-même un élève de la terre, un poète de la terre, élever la pensée du présent infini à la plus haute puissance. Je suis d’accord avec l’intention, mais pas avec la méthode. Je ne saurais croire en un retour infini des mêmes combinaisons de forces pour la bonne raison que la physis universelle crée sans fin de nouvelles forces, et donc de nouvelles combinaisons. Le seul retour que je puisse concevoir c’est celui de l’origine sans fin, commencée à l’orée de chaque matin du monde. A chaque instant un nouveau présent apparaît et disparaît, et ce n’est jamais le même. Ce n’est pas le même qui revient, c’est toujours la même création de nouveauté, même source inconcevable, même jaillissement. Point n’est besoin de s’enfermer dans un cercle psychotique de répétition à l’infini. Mais à l’inverse, il est indispensable de se situer à chaque instant à l’orée des choses, et de coïncider, autant qu’il est possible, à leur génération spontanée.

 

Je trouve dans la pensée chinoise une intuition parallèle, et qui me remplit de joie. Le Ciel, pour un chinois classique, n’évoque aucun monde transcendant, aucun redoublement idéaliste de la réalité. Le Ciel c’est le fond indéterminé du réel, ce fond sans fond d’où sourd toute réalité individualisée, toute « chose » perceptible ou pensable. Loin de trôner dans les hauteurs le ciel est omniprésent dans le réel, générant sans fin, bien qu’invisible, puissance fondamentale, absolue et « inépuisable ».

De ce fond sans fond je veux déployer l’intuition, et, hors de la pensée qui ne pense que le connu, explorer dans la pratique l’infinité de la présence universelle.

 

 

                                                    II

 

 

Il faut commencer par la méditation, pierre d’achoppement de la pensée. Que faites-vous quand vous méditez ? Précisément, vous ne faites rien, et cependant vous êtes éminemment actif. Là, immobile sur votre coussin, les jambes croisées, le ventre ferme et souple, la colonne droite, les épaules lâches, sans réflexion, sans intention, vous ne faites rien d’autre que de vous rendre attentif à votre présence physique, concentré sans crispation sur le souffle qui va et qui vient. Lentement, le corps se détend, la respiration se fait fluide et douce, votre mental s’apaise, les émotions se décantent, les pensées se raréfient, et bientôt se font discrètes, légères comme des nuages qui passent. Vous descendez insensiblement dans la non-pensée, qui n’est pas un vide psychique, mais une coulée douce, sans heurt et sans volonté, d’une pensée qui ne pense rien de particulier. Cette expérience ne peut guère se décrire pour le profane, et pourtant elle est fondamentale.

J’ai commencé à pratiquer voilà une quinzaine d’années, suite à mes recherches bouddhiques, en relation avec ma pratique des arts martiaux. Insensiblement je suis passé d’une conception activiste, volontariste, occidentale, soucieuse de projet et de résultat, à une attitude plus souple, plus accueillante. Il est vrai que dans ses débuts la méditation est une horrible expérience d’humilité. Vous croyez pouvoir tenir sans peine la position assise, et bientôt les fourmillements dans les jambes, les douleurs dorsales vous contraignent à de perpétuelles rectifications. Vous pensiez goûter aux délices du calme intérieur, vous voilà emporté dans un tourbillon de pensées folles, qui font, comme dit Montaigne, « le cheval échappé ». Vous découvrez dans la honte l’agitation invraisemblable de votre esprit, la réticence incontrôlable du corps. Au bout de quelques instants vous voilà la proie d’une affolante excitation qui vous exténue. Après quelques tentatives de ce genre tout vous incite à abandonner.

 

J’ai tenu bon. Je me suis efforcé tant et plus, à travers les doutes et les espoirs. Je me disais qu’il n’était pas possible que tant de milliers de pratiquants, au long de tant de siècles, aient pu vanter une pratique aussi désespérément inefficace.et barbare. Quelques petites réussites revenaient de tant en temps me réconforter. J’avais tenu quelques secondes dans la position, j’avais senti une grande paix, un bref instant, avant que ne reviennent les pensées parasites. Ces petits succès me régénéraient. Et je pratiquais contre vents et marées. Au bout de quelques mois je puis atteindre de belles plages de sérénité, qui s’étendaient progressivement, jusqu’à durer une demie heure, voire plus. Je travaillais en me soutenant par ailleurs de lectures régulières : Dôgen, Titch Nath Han, Trungpa, et d’autres. Pour moi il ne s’agissait pas d’une simple pratique relaxative, mais d’une recherche de la vérité intégrale, dans le sens où Bouddha l’avait enseignée. Je ne pouvais donc me satisfaire de mes progrès, qui après tout, ne changeaient pas grand chose à l’essentiel. Je n’obtenais aucun satori, je n’avais nulle illumination ni révélation. Tout cela était au fond du pipeau.

 

Je mis beaucoup de temps à comprendre que je me trompais quant au sens de la démarche. J’avais abordé la méditation dans un espoir de révélation, de compréhension, da savoir et de maîtrise. Ce désir-là était impitoyablement bafoué. Je pourrais rester assis  comme une grenouille pendant mille kalpas que je serais toujours aussi démuni, fruste et endolori. Il y avait quelque part un lézard. J’ai plusieurs fois renoncé à poursuivre, mais un instinct invincible me ramenait invariablement à la pratique, par delà mes récriminations. Je finis par comprendre qu’il n’y avait rien à attendre, que la Voie ne mène nulle part, si ce n’est à la Voie. La Voie est le but, et non le moyen.

Dès lors, le temps de digérer ma disgrâce, je comprenais qu’il fallait pratiquer dans un tout autre esprit. Il est vrai que le livre remarquable à tous égards de Shunryu Suzuki : « Esprit Zen, esprit neuf » m’a beaucoup éclairé, sans que la lecture puisse dispenser de l’expérience. Cette déception amère il fallait la vivre et la traverser. Je me mis à pratiquer sans rien attendre de spécial, renonçant le mieux que je pouvais à mes ambitions mystiques, sans jamais y réussir tout à fait. Mais enfin je progressais. Je découvris avec surprise que dans les pires angoisses je pouvais, avec un peu de patience, laisser mon esprit se calmer, le temps de la pratique, et goûter des instants de véritables paix. Mais après, l’angoisse revenait, et parfois pire qu‘avant. Je compris que la méditation à elle seule ne pouvait me guérir de la dépression mais qu’elle représentait un formidable adjuvant, une consolation, et mieux encore, une compensation appréciable à la plus vive souffrance. Je savais, puisque je l’expérimentais, que je pouvais toujours revenir à ce havre de paix, m’y ébattre, et m’y régénérer, ne fût-ce que pour quelques précieux instants. Je trouvais du plaisir dans la méditation. Mais un plaisir délicat, un peu fade et plat, mais cela même était une découverte. Mon esprit se tournait de plus en plus vers les joies tranquilles de la promenade, du silence, de la nature et du repos. Progressivement je le débarrassais d’une longue aliénation, celle du travail, du rendement, de l’agitation, de la volonté, du forcing, de cet idéal de performance qui sévissent dans nos sociétés et détruisent sournoisement notre équilibre.

 

Le premier moment bénéfique de la méditation, c’est l’apprentissage d’une hygiène physique et mentale.

 

 

                                               III

 

 

Nous ne savons pas grand chose, hélas, de ce que les Epicuriens entendaient par « hygiène » si ce n’est que ce terme, associé à la « physiologie », représentait une puissante inspiration, contra-idéaliste pourrait-on dire, dans la recherche du bien-être. Frugalité, tempérance, modération des besoins et des désirs, limitation, resserrement sur le naturel, on connaît bien ces préceptes généraux, mais on ne sait pas si l’école pratiquait des exercices spécifiques de respiration, de gymnastique ou autres techniques psycho-corporelles. J’aime à imaginer Epicure au milieu de ses disciples administrant une leçon d’anatomie, suivie de pratiques physiques. Par défaut, nous avons recours aux techniques orientales inspirées du yoga ou du Chi Gong, qui sont fort efficaces, et recommandables, surtout les chinoises, moins volontaristes et plus aptes à enseigner le lâcher-prise. J’honore le yoga, mais dans des limites fort étroites, et sans aucune concession à la philosophie qui le sous-tend, fort discutable à mon sens. De manière générale la pensée hindoue me semble relever davantage de la schizophrénie que de la spiritualité. Et je préfère mille fois le bon sens pratique des Chinois, leur indéfectible attachement à l’immanence, leur vision résolument incarnée de la nature humaine. J’ai donc, quant à moi, intégré dans ma méthode toutes sortes d’exercices psycho-physiques : relaxation active, mouvements d’étir et de respir, élongations, postures, enchaînements, travail de concentration, de contemplation et de méditation. Au fil des années j’ai constitué de la sorte une vaste dynamique, équilibrée, souple, active-passive, fondée sur l’accueil des sensations, des impressions, des images, la connaissance interne et intuitive des équilibres physiques, la pratique de la non-pensée, la dissolution bienheureuse dans le Tout. Philosophie immanente, sans volontarisme, sans prétention ni ambition autre que d’épouser le mouvement de la vie, l’accueil, l’écoute et le calme. Mais je ne saurais assez dire combien il est difficile et paradoxal de rechercher le calme sans retomber dans un projet de maîtrise, combien il est pénible à un Occidental de réguler son ardeur et son ambition pour apprendre à concilier la souplesse avec l’effort, l’accueil avec le mouvement, la mobilité avec l’immobilité !

Mon expérience me fait dire qu’il est impossible de pratiquer correctement la méditation sans une discipline psycho-physique préalable. Avant de prétendre méditer il faut apprendre à se relaxer, et ne pas craindre de passer plusieurs années à pratiquer le souffle conscient, l’assouplissement naturel et non forcé, à chercher l’unité du corps-esprit par delà nos oppositions traditionnelles – par-delà, ou en-deçà ? Un philosophe digne de ce nom, et qui refuse de rejeter les apports de l’Orient sans autre examen, ne peut se faire une idée de la profonde pensée des Orientaux qu’en suivant cette méthode pratique et directe. Sans compter que nous autres, ici, à force de spéculer dans l’abstrait, finissons par nous déréaliser totalement et à vivre sur Saturne. Si, comme Epicure, je devais fonder une école j’écrirais à la porte d’entrée : « Nul n’entre ici qui ne se décide à pratiquer la physiologie, l’hygiène, les arts physiques et mentaux qui préparent à la philosophie ».

 

Je ne supporte plus nos penseurs désincarnés, frigides, anorexiques, nos ventriloques patentés, nos idéologues poussiéreux et cacochymes, nos archivistes moisis ! Le savoir a phagocyté l’esprit philosophique, éteint l’ardeur dionysiaque, consumé la joie de vivre ! Le dualisme nous a robotisés, exorbités. Exilés dans les lointains fumeux de l’idéal , nous flottons dans les intermondes, et la terre à nos pieds se dessèche, se creuse, se lamine et se meurt !

J’ai le sentiment de plus en plus vif que nous avons tout faux, qu’en suivant le délire platonicien et chrétien nous nous sommes définitivement coupés en deux, et que l’humanité court à sa perte, dans une allègre ignorance, à moins que ce ne soit dans une sourde et morbide jouissance d’apocalypse !

 

Quoi qu’il en soit, plus que jamais je me veux le contemporain de Zhouang- Zi, de Lao-Zi, d’Héraclite, de Bouddha, de Pyrrhon et de quelques autres. Nul ne peut rejouer l’histoire à l’envers, ni arrêter la course du Temps. Mais il n’est pas nécessaire de vivre selon la nécessité (Epicure)

 

 

                                                                  IV

 

 

 Je m’essaie à la paresse, à la douceur du nonchaloir. Ce n’est pas si facile à quelqu’un qui s’est tant forcé dans sa vie qu’il ne sait plus quel est son véritable naturel. Il faut détricoter des falbalas d’habitudes funestes, de concepts creux, de messages contraignants. Il faut nettoyer les écuries d’Augias, mais en grand, comme pour un grand départ ! Je me surprends tous les jours à m’angoisser pour des broutilles, à ruminer de tristes pensées, à me perdre en conjectures boiteuses quand la vie m’appelle au renouvellement de tout mon être. Je me surprends à mal dormir, à mal rêver, à mal digérer, à ratiociner de pauvres représentations sans contenu. Je n’ai pas fini ce travail indispensable de décrassage physique et mental qui donnerait enfin l’esprit clair et le teint frais !

Mais je sais au moins ceci : ma vie et ma voie ne font qu’une seule et même chose. Il n’y a rien de particulier à faire, si ce n’est de se tourner résolument vers la source. Et la source n’est pas le passé, ni l’enfance, mais le jaillissement inépuisable des choses. Et quand je parle de la Voie, je n’entends par là aucune doctrine particulière, ni taoïste ou bouddhiste. Il faut faire exploser de tels qualificatifs qui restreignent et enclosent la pensée, stérilisent la pratique. La voie est au sens propre inqualifiable, indéfinissable, puisqu’elle est infinie, sans commencement et sans fin, sans sujet ni objet, sans origine et sans destination. Cela est difficile à entendre mais plus facile à pratiquer. Asseyez-vous, et laissez tourner le monde.

 

Je m’aperçois tous les jours que les problèmes que nous posons sont sans solution. Nous avons surévalué les capacités de l’intellect, et nous attendons de lui les solutions. Mais chaque jour nous entraîne plus loin dans la débâcle. Par exemple : nous cherchons le sujet au-delà ou en-deçà des conditionnements socioculturels. Nous passons cinquante ans à dépouiller le moi de ses oripeaux et contrefaçons, pour découvrir en fin de compte, soit que le moi est une fiction sans contenu, soit qu’il est impossible de dépouiller le moi sans en périr. Moi ou pas Moi ? Sujet ou pas sujet ? Et que serait un sujet sans objet ? Pour avoir longuement pratiqué la psychanalyse je suis bien placé pour témoigner de ces ténébreuses apories, qui rejoignent pour finir les impasses théoriques des koan japonais : « Où est Bouddha ? A l’est ou à l’ouest ? Est-il vivant ou mort ? Répondez sans réfléchir ». On plaint le malheureux disciple qui sent bien le piège, qui ne sait pris au collet comme un vulgaire lapin, qui se débat sans trouver d’issue à l’énigme. Nous en sommes tous là. Notre philosophie est la rengaine indépassable des questions sans réponse et des réponses sans question. J’ai opté pour un pyrrhonisme intégral, ou, si vous voulez, une sorte de vacuisme à la manière de Nagarjûna. Toute thèse explose au bout de quelques attaques un tant soit peu gaillardes. Rien ne résiste à la pensée discriminante, pas même la position sceptique. Mais les vrais sceptiques le savent bien, qui ne sont sceptiques que par commodité, et pour irriter, aiguillonner, poinçonner l’adversaire avide de classifications. Soyons sceptiques, mes bons amis, mais dans l’ironie face aux autres, et dans l’humour face à nous-mêmes !

Cette situation serait désespérante s’il n’y avait la pratique. Que vaut le bouddhisme sans la méditation, le taoïsme sans les techniques du souffle, le pyrrhonisme sans la quotidienne pratique de l’adiaphoria ? Les Grecs le savaient bien qui recommandaient de vivre comme Pyrrhon, plutôt que de s’enquérir d’une doctrine introuvable ! Quant à Bouddha les grands textes nous disent qu’en quarante ans il n’a jamais rien enseigné, et que c’est là le véritable enseignement de Bouddha !

 

Je ne prétends pas qu’il est inutile de lire les philosophes, de les fréquenter assidûment,  de les soumettre au jugement. Bien au contraire. Mais tout cela n’est pas de l’ordre du savoir, de l’érudition, de la culture intellectuelle, de l’examen, du concours ou de la profession. Après quelque temps d’apprentissage scolaire, inévitable, il est urgent d’adopter une autre attitude face aux autorités du passé. La philosophie est une pratique, non un savoir. Il faut donc pratiquer les philosophes, pratiquer les textes comme on pratique la discussion et la méditation : chaque philosophie est un essai de vie, comme sont les arbres ou les insectes, et comme chacun de nous. Il faut donc l’expérimenter de toute son énergie, l’appliquer, l’examiner, la vivre de l’intérieur, juger ses effets à la lumière de l’expérience, évaluer, jauger, peser, et ne pas hésiter à rejeter ce qui nous entrave et nous enchaîne. C’est ainsi que j’ai décidé de l‘éternel retour et de la volonté de puissance. Et c’est ainsi que j’en suis venu également à suspecter le nirvâna de n’être qu’un mot sans contenu, tout en souscrivant sans réserve à la plupart des thèses bouddhiques. Vivre une doctrine de l’intérieur, c’est vivre longtemps avec elle, en elle, qu’elle se fasse chair et sang, nourriture et rebut, qu’elle se métabolise en substance vivante et personnelle. En dernière instance c’est le pratiquant qui a raison, lui seul juge et témoigne de la vérité.

 

Notre tradition distingue malencontreusement théorie et pratique, savoir et application, inspiration et fabrication. D’où ces exposés tronqués des philosophes, notamment antiques, qui ne raisonnaient pas dans ce schéma dualiste. Diogène rirait bien de nos distinguo savants, et Pyrrhon hausserait dédaigneusement les épaules ! Il n’est qu’une manière de philosopher, une seule, c’est de pratiquer comme on respire, comme on se nourrit et comme on élimine. Dès lors vivre et philosopher ne font qu’un.

 

 

                                                              V

 

 

Un philosophe traditionnel criera peut-être au scandale. Dans cette présentation, jusqu’à présent, pas un mot sur la noble activité de penser qui fait, selon nos idées reçues, la valeur du philosophe, sa force, sa justification. Je ne répudie pas la pensée. Mais il faut en ce domaine beaucoup de réserve, de prudence, de méfiance aussi pour ne pas recevoir comme évidence ce

qui n’est qu’un poncif éculé, ou une mauvaise raison. De quel droit le philosophe fait-il de la pensée son domaine privilégié, pour ne pas dire son exclusivité régalienne ? Les scientifiques ne penseraient pas, ni les artistes, sous prétexte qu’ils travaillent dans un domaine spécifique et limité ? Mais qui les empêcherait de prendre de la distance par rapport à leurs travaux, ou de la hauteur pour penser le monde, comme peut le faire tout homme doué de raison ? Les exemples ne manquent pas, et parfois le poète ou le généticien est bien plus avisé que le dit-philosophe.

 

La tradition nous présente Socrate debout au soir d’une bataille, en pleins champs, hanté par une idée soudaine et problématique, et ne bougeant d’un pouce ou d’un pas qu’il n’ait résolu le problème. Et le lendemain matin, sérénité retrouvée, le voilà vaquant à ses affaires comme de coutume. J’apprécie cet exemple pour son sérieux. Renoncer au sommeil pour résoudre une énigme, voilà un fait admirable. Mais on ne remarque pas assez la suite : l’affaire résolue, Socrate arrête toute activité de penser pour retourner au cours ordinaire des choses. Penser, certes, mais arrêter de penser, c’est encore mieux. La pensée, à tout prendre ne saurait être autre chose qu’un intervalle entre deux repos, ou entredeux mouvements. Quand le général pense c’est qu’il n’est pas encore au combat, ou qu’il n’y est plus. Le boxeur qui pense rate tous ses coups. C’est le grand mérite des arts martiaux de nous enseigner cette vérité paradoxale : plus je pense plus je m’affaiblis, et l’adversaire aura vite fait de me terrasser. La pensée est comme une grande blessure au milieu du corps, par où la mort va dévaler en nous. Le vrai guerrier ne pense jamais, aussi est-il invincible. Il faut du temps pour penser, une circonstance de repli momentané, un abri en quelque sorte contre l’adversité, une parenthèse réflexive, hors le cours pressant de la vie. Et à trop se mettre à l’écart, comme font les moines, on en oublie de vivre, et finalement on assèche sa pensée.

 

Certains disent : il faut penser sa vie et vivre sa pensée. Mais comment l’entendent-ils ? Vivre d’abord, penser ensuite ? Penser d’abord, appliquer par la suite, comme on applique un programme ? Mais que faites-vous du décalage ? Un guerrier, certes, n’aurait pas délivré cette formule. Ni un stratège chinois. Quand vous agissez vous devez vous situer à un niveau tel que l’instinct vital, l’énergie, le déploiement de puissance emporte sans hésitation toute velléité de penser. L’action est au-delà de la pensée, pur déploiement d’une énergie sans pensée. D’une certaine manière Rousseau a raison de dire que la pensée est le fait d’un « animal dépravé ». Ou plutôt, « désadapté ». Car penser c’est mesurer en soi l’impact d’une effraction, une distance vitale entre soi et le monde, une rupture d’équilibre, une crise. Cette constatation est en soi une bonne chose, quand rupture il y a, et que l’animal vivant est menacé. En termes modernes ; penser c’est réagir par un stress à une urgence environnementale. On pense pour trouver une solution. Encore faut-il penser très vite. Et agir encore plus vite. La pense ne se conçoit pleinement et correctement que dans l’urgence.

Mais certains vont s’échiner à vivre dans un stress chronique, une rupture interne perpétuelle, comme sous la menace d’une catastrophe imminente et inévitable. La pensée devient un mode magique et pathologique d’adaptation (ratée). Si penser toujours, comme le recommande Descartes pour s’assurer de son existence pensante, qu’est-ce à dire ? Obsession de l’identité subjective, crainte phobique de l’anihilissement ? Ce bon René, que craint-il donc, s’il ne pense plus ? Pouvait-il se laisser aller au sommeil, comme le font la plupart des hommes, sans

s’inquiéter du réveil ? Si la gloire du philosophe c’est la pensée, c’est vraiment un animal dépravé, ou mieux, et sans connotation morale, un malade mental.

 

Je n’imagine pas Diogène pensant toujours, mais éructant, aboyant, promenant une lanterne en plein jour, distribuant des coups de bâton, pissant dru, et témoignant de toute sa puissance vitale en faveur de la vie véritable. Montaigne pense beaucoup dira-t-on, puisqu’il écrit beaucoup, mais on oublie ses longues promenades à cheval, ses voyages, ses entremises diplomatiques, sa gestion des affaires ménagères, ses pratiques amoureuses, amicales et polissées, « ses commerces » comme il dit lui-même. Epicure ne recommande pas de penser sans cesse, mais de « pratiquer » la philosophie, et d’abord l’hygiène physique et l’équilibre mental. La pensée est subordonné à une exigence plus haute, plus harmonique, à un art du vivre qui englobe toutes des données sensibles, émotionnelles et mentales dans une stratégie de la vie heureuse.

 

Suivant la tradition du Chan il faut distinguer la pensée, cette pénible expérience de la douleur, de la rupture et de la recherche intellectuelle, du non-penser de la médiation : calme, sérénité, abandon à la temporalité, accueil inconditionnel, silencieuse coïncidence au flux vital et cosmique. Mais le non-penser n’est pas l’arrêt du processus psychique, une sorte de béatitude niaise de grenouille ou de ruminant assoupi. Toute la difficulté est de découvrir, d’approfondir l’expérience de cet état si particulier où la pensée discriminante et ruminante s’apaise pour laisser éclore une disponibilité inconditionnelle à tous les processus, internes et externes. C’est dans cet état qu’on a les intuitions les plus fulgurantes, et souvent les solutions, sans aucun effort, à nos difficultés. Dans cet état on peut comprendre sans peine que l’ascèse volontariste de la pensée doit s’effacer devant la noblesse de l’accueil méditatif.

 

Tant qu’on pense on est encore dans une sorte de philosophie pathologique. Cela est inévitable, mais il importe d’en sortir, et d’intégrer la pensée, nécessaire par ailleurs, dans une pratique généralisée du non-penser.

 

 

                                             VI

 

 

Mais dans ce monde livré aux turbulences de l’extrême, où chaque jour qui passe engendre de nouvelles catastrophes, où les dernières certitudes révèlent leur inanité, où l’événement fait loi, et d’une manière qu’on n’a jamais vue jusqu’à ce jour, où toutes les assises du monde tremblent sur leur base, que peut-on faire d’autre que penser ? Et penser, nous ne faisons que cela, ou plutôt, nous agiter, tergiverser, gloser et nous exciter en tous sens, à moins que tout ce comportement réactif ne soit qu’une manière inconsciente de nous boucher les yeux et les oreilles, dans l’attente d’une improbable solution. Le discours scientifique lui-même semble hésiter entre l’optimisme traditionnel, la confiance dans la technoscience, et d’autre part un catastrophisme plus ou moins éclairé qui n’aide pas à évaluer correctement la situation. Quant

à la philosophie, pour l’essentiel, elle est absente du débat, hormis quelques penseurs courageux comme Sloterdijk. Quant à moi, comme Lucrèce dans la Rome aux abois, je suis saisi jusqu’aux tripes par le désarroi, la peur de l’irréparable, le pressentiment de la fin. Fin d’un monde, fin d’une histoire, fin d’une civilisation, et peut-être de l’espèce humaine toute entière. J’aimerais me dire que j’exagère, que je délire. Mais mon délire est de plus en plus partagé, et tout un chacun sent confusément en soi une sourde inquiétude sans objet défini, et qui rampe comme un cloporte dans les sous-bois de la pensée. Lucrèce décrit la peste d’Athènes, symbole d’un monde qui meurt. Mais aujourd’hui le danger dépasse les limites d’un monde local, ou continental, pour menacer la vie même. Et la nature elle-même semble prise de frénésie, multipliant les ouragans, les tsunamis, les éruptions et les désastres.

 

Dans le même temps j’hésite à parler de ces choses, tant elles sembles énormes, démesurées, démentes. L’homme se croit fait pour l’immortalité, sinon individuelle, au moins à titre collectif. Aucune civilisation ne peut accepter l’échéance finale, ni anticiper la fin. Toute notre organisation vitale, instinctuelle se rebiffe contre la fin. Quelque chose en  nous crie : « Que passe tel monde local, c’est grave, mais pas dramatique, la vie continue ailleurs, nécessairement. Je meurs mais ma descendance assure la continuité. Repoussons le sentiment tragique et retournons à nos affaires ». C’est le bon sens même. C’est la conviction fondamentale, fondatrice de l’humanité. Aujourd’hui elle ne va plus de soi. La loi de la mortalité a ruiné la certitude subjective du moi, puis celle des peuples (« Nous savons aujourd’hui que les civilisations sont mortelles »), elle gagne progressivement la conscience de l’humanité globale, et la science enfin nous enseigne la mortalité de la terre, du soleil, de la galaxie, et  de l’univers  entier !

Impermanence partout, à tous les étages ! Nous revoilà dans les arcanes de la méditation. A ce niveau la pense vacille, révèle sa limite. Et pourtant, comme la vie est limitée, il faut bien vivre et penser dans le limité. Dans ce cadre-là nous ne pouvons faire autrement que de préserver la vie, en modifiant du tout au tout notre comportement. Dans Athènes livrée à la peste sauvons ce qui peut l’être, créons, s’il n’est pas trop tard, des îlots de civilisation, et pour le reste, vivons selon nos propres principes. Et l’heure venue, ne craignons pas de quitter la vie, sans trace autre que l’ultime message épicurien. « Je n’étais pas. Je fus. Je ne suis plus. Peu m’importe ».

 

 

 

                                                          VII

 

 

 

Mais laissons-là les affaires du monde. Cette tâche est au-dessus de nos forces, et nous échappe par tous les bouts. Chacun de nous n’est, après tout, qu’un citoyen dans l’immense globalité planétaire, et ne pèse guère, sauf à se prendre pour un prophète. Quant à la politique

réelle, celle qui se fait au jour le jour, il n’est d’occasion qui ne révèle sa parfaite inadéquation aux problèmes de l’heure. A croire que nos dirigeants ne lisent jamais, ne s’interrogent jamais, préoccupés de leur seule réélection. Je ferai ce que je peux, mais rien de plus, évitant de m’agiter plus que de raison. Le philosophe a des responsabilités plus grandes, c’est entendu, mais il n’a ni pouvoir ni savoir particulier. Il est logé à l’enseigne commune, avec simplement, un peu plus d’acuité dans le regard. Tout autour de nous une surchauffe insensée, une mobilisation thanatique universelle, une folie sans programme, une dévastation planétaire, une course à l’abîme. Que faire ? Le peu que nous pouvons, faisons-le. Ecrivons, parlons, débattons, mais pas au point d’y perdre le sentiment. Par destination, par choix, nous ne pouvons nous comporter autrement qu’en électron libre. Mais lui seul est créateur de nouveauté.

 

Je ne me prendrai plus la tête aux problèmes insolubles. Bouddha rejetait toute question métaphysique pour revenir inlassablement au seul problème qui compte : la souffrance, l’origine de la souffrance, la cessation de la souffrance, les moyens d’atteindre la cessation de la souffrance. Ce programme est toujours d’actualité, et le sera toujours. Pour ma part je n’ai qu’une confiance modérée dans les capacités de notre espèce. Je n’irai pas, comme Freud, soutenir la thèse d’une inchangeable nature humaine. Mais l’inconscient est ainsi fait que le progrès psychique est rare et précaire. Notre cerveau reptilien, puis limbique, domine si fermement le cortex, le détermine de telle manière que tout changement est difficile, immédiatement menacé de régression. L’homme s’adapte à tout, peut-on dire, sauf à soi-même, livré dès le départ dans la vie à un destin de déchirure, de contradiction, d’insatisfaction. C’est la leçon bouddhique fondamentale. Je ne vois pas qu’on l’ait dépassée.

La psychanalyse est plus qu’imparfaite et trompeuse. Mais elle a au moins l’immense mérite de mettre en lumière le côté négatif de la psyché, les tendances mortifères et destructrices de l’être humain, le goût délétère de la jouissance et de l’apocalypse. Tout cela, notre moderne philosophie de la raison l’a trop rapidement refoulé au nom du progrès. En dissipant l’obscurité, les Lumières ont répandu une nouvelle obscurité, celle de l’optimisme, de la dénégation et du déni. Nos libéraux en sont toujours là, avec le cynisme de l’indifférence en plus. Voir Sloterdijk. Il faut maintenir et fortifier une certaine philosophie courageuse, qui, de Lucrèce à Schopenhauer, s’efforce à garder les yeux ouverts sur « ce qui est ». Le reste n’est que bavardage, idéologie, confiture à cochon.

 

Et comment vivre dès lors ? Avec tant de lucidité est-il seulement possible de vivre ? Je pense que oui. Du moins jusqu’à plus ample informé. Soit qu’on se jette corps et bien dans la débâcle générale : après moi le déluge. Soit qu’on vive dès aujourd’hui dans l’optique d’une existence requalifiée. Vivre en sachant la vie menacée de toutes parts par l’abjection et l’égoïsme, mais s’obstinant dans la voie juste de la clairvoyance, et de l’amitié. Je n’ose même plus parler de sagesse, tant le terme semble inactuel. Mais nous pouvons toujours encore, et jusqu’à la fin, pratiquer la philosophie selon les principes ici évoqués. Réfléchir, observer sans complaisance ni haine, penser, juste ce qu’il faut, pas au-delà, parler, converser, écouter, se retirer aussi, et méditer, écrire, lire, éjouir son corps et son esprit, ou plutôt le corps-esprit, dans la détente qui apaise, dans la parole qui éveille, dans le silence qui comble.

Retour au point de départ : ne cherchons pas d’introuvable solution, pratiquons jour après jour, trouvons dans la voie elle-même le remède incertain à la souffrance. « A quoi peut bien servir une philosophie qui ne dérange personne ? » demandait Diogène. « A quoi peut bien servir une philosophie qui ne guérit pas les maux de l’âme ? » demande Epicure. Je ne sais si on guérit jamais. Mais on peut élever la vie, la soulageant tantôt, et tantôt la stimulant.