Il est diverses manières de méditer. Méditer est d'abord un terme militaire : s'entraîner, plier son corps à l'exercice, à l'effort, à l'endurance. Cette indication est précieuse, il faut la garder. Pas de méditation sans participation du corps, ne serait-ce que par la position assise, le recueillement physique, la patience, sans lesquels la pensée s'en va vagabondant dans toutes les directions. Les Chinois ont développé, pendant des siècles, des pratiques de méditation en mouvement qui allient le geste à la respiration, et calment le mental en le rapportant sans cesse à la rectitude du mouvement, sans tension, mais dans une souple fermeté. C'est le Chi Gong, ou plus largement, le Tai Chi Chouan, cette médiatation douce des vieux guerriers qui ont su ou pu échapper aux boucheries de la guerre et qui continuent de pratiquer pour garder vive l'énergie interne.

Les Hindous ont plutôt pratiqué la méditation assise. Leur vision est plus volontariste, ils recherchent la pénétration, la vision sublime, la libération ou l'illumination. C'est un vieux débat : faut-il rechercher quelque chose, se tendre vers un objectif, se roidir et se raidir, ou, tout au contraire, ne rien chercher, se laisser glisser dans les profondeurs, s'abandonner aux processus internes, se décanter sans effort, expérimenter sans jugements, faire confiance à la vie universelle ? Je me suis quelquefois efforcé, et je n'ai jamais rien trouvé. Pour finir je me suis rendu à la conception chinoise : "Ne fais rien et le Tao fera tout pour toi".

Toute la question est de savoir ce qu'on appelle effort. J'ai ma formule : "s'efforcer sans forcer", qui rejoint assez bien la maxime des Taoïstes : penser sans penser, agir sans agir. Maxime fort difficile à comprendre, et plus encore à pratiquer. Ce n'est évidemment pas une absence de pensée - la chose est impossible - mais l'absence, précisément, d'une pensée braquée sur l'objectif, ou d'une action visant un but, un bénéfice, une gratification ou autre. A la manière du tireur d'arc qui ne s'obnibule pas sur la cible, mais fait confiance à la souple fermeté du tir. S'efforcer sans forcer voudra dire : ne pas maltraiter le corps ou l'esprit par un effort excessif et inadéquat, mais se couler dans le mouvement en faisant effort, juste ce qu'il faut pour sentir le mouvement, l'épouser, le dynamiser. Ni raideur, ni mollesse. Cela demande du temps, et surtout cela contrevient aux règles habituelles de notre culture qui valorise la tension, la raideur et le volontarisme. Je vois, conduisant un atelier de relaxation, combien cela est difficile à la plupart, engoncés dans leur corps comme dans une chape de plomb, et qui, sitôt qu'on les invite à relâcher la tension, sombrent dans un ramollissement pitoyable. C'est dans l'entre-deux, voie lumineuse du Chi libéré, qu'il faut s'ébattre, comme de beaux diables "en chevauchant le vent".

A y regarder de près il n' y a rien d'autre à trouver. Tout le reste est littérature, abstraction, métaphysique. Ce qui compte, et vaut seul, c'est une qualité de présence physique et psychique par laquelle on est au diapason. Les grands mots un peu grandiloquents que l'on trouve dans la littérature taoïste ne désignent pas autre chose : la voie du Milieu, l'homme entre terre et ciel, l'équilibre des trois réchauffeurs (ventre, coeur, tête) etc - tous ils prennent un sens très concret, sensible, perceptible, efficient et libérateur quand on les rapporte à la pratique réelle. C'est par le corps que l'on s'instruit et par le corps que l'on réalise l'esprit de la méditation.