La grâce désigne au premier chef l'agrément, l'agréable (du latin gratius : agréable), donc le plaisir que l'on prend et que l'on donne dans une action, dans un mouvement régulier, harmonieux, plaisant. Aussi la grâce est-elle d'abord l'apanage de la danse. Dans la grâce le beau renonce à sa superbe pour se rapprocher de l'instinct, de l'élégance naturelle des corps. Grâce du chat qui s'étire en souplesse, sans effort, et dont chaque mouvement exprime un accord secret entre l'impulsion intérieure et sa manifestation, entre le dedans et le dehors, selon une ligne continue, homogène, tantôt alanguie, tantôt vigoureuse, sans excéder jamais la juste mesure. Grâce du style classique, toujours dense et élégant, sans fioriture ni exhibition fâcheuse, qui dit le vrai dans le minimum. Grâce de la forme matérielle, de la tendre feuille qui s'élance vers le ciel, du papillon voleteur, du vol des martinets. Grâce du corps féminin, ni trop généreux, ni sec et rabougri, mais toujours voluptueusement chaste jusque dans les timides avances du désir.

"Corps féminin, si doux, si tendre

Poli, suef, précieux" écrivait François Villon pour notre définitive délectation.

Le merveilleux de la grâce tient dans un alliage subtil entre la nature et l'apprentissage. Il faut apprendre à danser sans déapprendre la nature, et c'est là le plus difficile. Trop souvent nous perdons en naturel ce que nous gagnons en instruction. Et à l'inverse, c'est grossièreté que de croire que le mouvement initial est le bon. Le paradoxe de l'art tient dans un accomplissement de l'artifice qui rejoint et dépasse la spontanéité de l'enfance. L'enfant est souvent gracieux, mais d'une grâce inaccomplie, grâce de l'herbe sauvage. Trop limitée dans ses moyens. Il faudra étendre les possibles, explorer les palettes, cultiver les nuances pour atteindre à la perfection du style, qui paraîtra plus naturel que la nature même.

De même dans la pensée. Il arrive trop souvent que l'apprentissage des maîtres gâche les dons d'une intelligence précoce, comme on voit quelquefois dans l'étude de la philosophie. A l'inverse c'est sotte prétention que de se croire d'emblée un génie. Tous les vrais penseurs sont des fruits mûrs. Et après la maturité c'est la grâce qu'il reste à conquérir.

Parvenu à ce faîte l'homme peut rendre grâce. A la nature, de lui avoir fait don du talent, de l'intelligence, de la patience, et du goût de l'effort. A la culture de l'avoir ouvert infiniment à mille possibilités insoupçonnées, à l'écoute des grands, à la compréhension de pensées différentes et singulières. A soi-même, c'est à dire à son propre naturel de chercheur, de "skeptikos", de curieux, d'exigeant et de passionné. Et à tous ceux, les amis bienveillants, qui ont accompagné et soutenu ce bel effort vers le vrai. Grâce et gratitude, vertus de l'âge avancé. Dépassement par le haut de tout le négatif des passions tristes et du doute morose. Grâce et gratitude envers ce que la vie nous donné de sentir, de comprendre et d'aimer, par delà les innombrables déceptions et mortifications.

Epicure : Sentence 17 : "Ce n'est pas le jeune qui est bienheureux, mais le vieux qui a bien vécu : car le jeune, plein de vigueur, erre, l'esprit égaré par le sort ; tandis que le vieux, dans la vieillesse comme dans un port, a ancré ceux des biens qu'il avait auparavant espérés dans l'incertitude, les ayant mis à l'abri par le moyen sûr de la gratitude".

L'errance, l'errement, l'erreur de celui qui cherche dans l'incertitude : la mer et ses bourrasques, "mari magno", déferlements, orages des passions, turbulence et tourbillons. Et puis le calme du port, la certitude tranquille d'avoir conquis les vrais biens, ceux qui ne meurent jamais, biens de la connaissance, biens de l'équité et de la bienveillance, biens incorruptibles de l'amitié philosophique, et enfin la grâce du geste économe et juste, de la pensée vraie qui va à l'essentiel, de la certitude éthique, et de la gratitude.

La gratitude est le fleuron de la grâce. Mais la grâce, à partir d'un naturel favorable, est ce qui se gagne dans l'adversité, par le courage et la coïncidence au temps : temps du désir, temps de la réflexion, temps de la patience, temps de la résolution. La gratitude est le don réciproque de l'homme et de la nature.