Gaudeamus! Réjouissons-nous! Mais de quoi demandera le profane? Il y a plus d'objets de crainte et d'affliction que de réjouissance de par le monde. Sans doute, mais qui fera le calcul désintéressé des misères et des plaisirs? C'est impossible. Aussi n'est ce pas de cette manière-là qu'il faut aborder le problème.

Avant de mourir Epicure s'allonge dans une baignoire, demande un verre de vin et dicte une dernière lettre à son fidèle Idoménée. "Je vous écris cette lettre alors que je passe et achève en même temps le bienheureux jour de ma vie. Les douleurs que provoque la rétention d'urine et la dysenterie se sont succédé sans que s'atténue l'intensité extrême qui est la leur ; mais à tout cela la joie qu'éprouve mon âme a résisté, au souvenir de nos conversations passées ; quant à toi, prends soin des enfants de Métrodore, en te montrant digne de la disposition d'esprit que tu as ménifestée envers moi depuis que tu es jeune, et de la philosophie".

Epicure souffre l'enfer dans son corps, mais à se souvenir des conversations passées avec ses amis, il trouve la force de résister à sa douleur et de proclamer "bienheureux" ce dernier jour de souffrance. Voilà qui nous donne une image moins conventionnelle du philosophe du Jardin. La douleur fait partie intégrante de la vie, et c'est à nous de ne pas nous laisser déborder, "déshumaniser" par elle. De la même manière il se déclare prêt à souffrir mille morts pour le salut d'un ami. Nous voilà à mille lieues de l'image du pourceau! Les Stoïciens se faisaient fort de combattre la douleur par une tension de toute l'âme vers  le Souverain Bien. Epicure ne parle nullement de tension, mais aborde avec calme et détermination le problème de la douleur comme une donnée naturelle avec laquelle on peut composer. Non pas combattre et refuser, mais acceuillir sans céder, misant sur la patience, dans l'esprit du Tétrapharmacon : " La douleur vive est courte, la douleur peut se supporter". Pour nous y aider nous pouvons détourner notre esprit de la douleur présente en présentifiant les joies passées. C'est une loi psychophysiologique : le système nerveux central se représente une idée, un affect à la fois, si bien qu'en détournant mon esprit de la douleur physique actuelle je peux me concentrer sur un autre objet et en tirer les plus hautes satisfactions. La future méthode hypnotique ne dira pas autre chose. Chacun peut notablement réduire la douleur, et parfois l'anesthésier, par la pratique consciente de la concentration mentale.

La joie ne semble pas réductible au plaisir brut. Celui-ci relève de la sensation. On pourrait penser que si la douleur appparaît elle emporte tout dans son sillage. Et de même pour la volupté. Or nous voyons que l'esprit peut de détacher en partie de l'expérience immédiate, intercaler entre la sensation et l'affect douloureux une représentation fondée sur la mémoire, et de la sorte réduire la sensation actuelle de la douleur. Une telle opération relève de la décision consciente, mais il est notoire qu'elle est possible, et relativement efficace. Nous pouvons acquérir par l'entrainement une certaine maîtrise de l'affect. Cela se vérifie tous les jours. Je suis anxieux et fatigué. J'aimerais bien me coucher. Mais je suis attendu pour une conférence importante. Des gens se sont déplacés. Je me concentre, je détourne mon esprit de ma douleur et de ma fatigue, je me représente l'intense plaisir que j'éprouverai lors de ma communication orale, je trouve enfin la force, dans le souvenir même et dans son actualisation, de me jeter à l'eau. C'est le principe de plaisir, maintenu jusqu'au bout, qui me donne la force de résister à la douleur, et non quelque exortation à la vertu morale.

Nous retrouvons ici le principe de continuum psychique. Face aux aléas de la sensibilité, de l'émotivité et du hasard des circonstances j'apprends à constituer un socle de permanence relative, ô très imparfait, et toujours menacé, mais souvent suffisant pour amortir les coups du sort, ou relativiser mes enthousiasmes. Principe de constance dirait Freud. Isonomie pour Epicure. C'est bien une sorte de règle : nomos, la loi par opposition à physis, la nature. Mais ce nomos, cette régle, sans être immédiate et spontanée, n'en est pas moins naturelle, en ce qu'elle ne fait appel à nulle force externe, comme l'aide des dieux ou de la providence, et qu'elle repose sur des pouvoirs  réels de la psyché. Le continuum est une possibilité permanente de l'esprit, qu'il faut developper par l'exercice, et qui nous donne une certaine constance dans la vie : "De la constance du sage", écrit Sénèque, mais Epicure n' a rien à lui envier sur ce terrain.

C'est une grande découverte, et bien banale. L'acteur sait cela, et l'orateur, et tout homme public. Que dire d'un individu qui serait totalement prisonnier de ses humeurs? Cela dit, ne rêvons pas d'une souveraine maîtrise sur les passions, comme fait Descartes. C'est là optimisme facile, et que tout contredit. Dans l'intensité de l'humeur mélancolique, dans les affres de la bouffée délirante, dans les représentations extatiques de la psychose qui parlera encore de maîtrise et de liberté?

On se demandera comment il est matériellemnt et psychiquermeznt possible de réaliser concrètement cette décentration positive vers la constance du continuum? N'est-ce pas une contradiction interne dans le système? N'est ce pas réintroduire je ne sais quel principe idéaliste de libre arbitre et de souveraineté subjective? Eh bien relisons les textes. Epicure n'est pas déterministe. Sans faire appel ni aux dieux ni à quelque esprit surnaturel, mais dans le jeu physique universel, il pose cette évidence de la dérivation des atomes, cette liberté immanente des énergies naturelles de dériver, de décliner, d'infléchir le mouvement, et comme dans nos électrons libres de la physique quantique, de tourbillonner en créant, sans intention ni projet, de nouvelles combinaisons, "sponte sua" : sans cause, de manière aléatoire et imprédictible. Si la dérivation est une donnée fondamentale de la physis, il n'est nul besoin de chercher ailleurs quelque explication  au hasard des rencontres, mais aussi au désir et à la volonté. Il se trouve que notre esprit, comme les atomes irréguliers, est capable de créer une dérivation, intentionnelle ou non, et d'établir, dans l'expérience même de la douleur, une plage de joie inconditionnelle.

"En ce jour bienheureux, le dernier de ma vie..." . L'épicurien n'implore pas les dieux et ne gémit pas sur le sort. Il découvre en lui-même un certain pouvoir de distanciation psychique grâce à quoi il établit la constance de la joie jusque dans le malheur.