Spinoza considère la Tempérance, la Sobriété, et la Chasteté comme des expressions de la vertu, donc de la puissance naturelle d'exister. Cette approche se distingue radicalement de la vision moralisante commune au Christianisme et aux philosophies idéalistes. Il n'est pas question, selon lui, dans ces conduites rationnelles, de se soumettre à des impératifs externes, comme la Bible, ou des pouvoirs transcendants. Tempérance, sobriété et  chasteté sont des modes d'être qui expriment ma puissance, sans renoncement à ma nature propre, sans crainte, sans soumission ni espoir de récompense. Un homme libre serait dans ces dispositions par pure inclination naturelle, par souci de soi et de sa propre perfection, estimant qu'il se réalise mieux de la sorte qu'en cédant aveuglément à ses appétits sensuels. Spinoza contredit résolument la pensée commune qui estime que ces vertus sont tristes, signes d'une santé débile ou de quelque renoncement ascétique. Le vulgaire se jetterait volontiers dans tous les excès s'il avait l'assurance qu'aucune autorité ne viendrait le blâmer ou le punir. Les hommes ne sont vertueux que par crainte, et rarement par raison. Le sage se distingue de la foule par cette seule qualité de compréhension qui lui permet de régler sa conduite sur son intérêt véritable et rationnel, et non sur ses passions.

Les passions sont l'expression d'une dépendance à l'égard de puissances externes. Ainsi de la crainte, de l'espoir, de l'ambition, de la pitié, de l'avarice, mais aussi de l'amour ( joie qu'accompagne l'idée d'une cause extérieure) et des passions de joie. Les passions tristes sont toujours mauvaises en ce qu'elles diminuent ma puissance d'exister. Les passions de joie sont bonnes en ce qu'elles renforcent et augmentent ma puissance d'exister. Mais elles restent des passions dans la mesure exacte où je dépends d'un objet extérieur qui me donne la joie, mais qui peut me la retirer par son absence. Donc seuls les affects qui expriment pleinement ma puissance sont des actions au sens plein du terme. Si la joie vaut mieux que la tristesse il n'en reste pas moins qu'elle me met en dépendance de causes externes et ne permet pas de réaliser pleinement ma nature. Donc il faut cultiver de préférence les "vertus", c'est à dire les excellences par lesquelles je peux exprimer et développer ma perfection, c'est à dire ma nature propre. Ainsi dans la Tempérance je crée de moi-même des régulations volontaires et raisonnées à mes désirs, conservant la liberté de ma conduite. De même pour la sobriété et la chasteté.

Chaste : qui s'abstient de tout amour illicite (Littré). Il faut distinguer la chasteté de l'abstinence. La chasteté est une régulation du désir sexuel, l'abstinence un renoncement intégral à la satisfaction. Dans la tradition occidentale la chasteté est la vertu du mariage. Tout cela sent un peu le renfermé, dira-t-on. On pourrait reformuler en disant que la chasteté ne peut se concevoir sainement que comme la fidélité volontaire à certains engagements de parole, à un contrat explicite. Le voeu de chasteté s'entend non comme abstinence mais comme fidélité : je renonce librement à certaines satisfactions, même naturelles, que je pourrais trouver en dehors du cercle de l'engagement. Je ne vilipende pas le sexe, j'en dé-finis l'usage, pour des raisons qui n'appartiennent qu'à moi, dans une relation privilégiée avec l'autre, ou avec moi-même. Je peux être chaste par amour de l'autre, ou pour assurer ma propre indépendance, ce qui semble être le point de vue de Spinoza.

Il n'y a rien de démodé dans la chasteté, même si le terme prête à sourire, en une époque qui vante volontiers la licence sexuelle. Qui ne comprend que les parents doivent être scrupuleusement chastes en vers les enfants, et les enseignants face aux élèves, et de manière générale toute personne qui est en responsabilié morale ou sociale envers plus petit, plus faible, ou simplement en infériorité? La chasteté est un prolongement de l'interdit de l'inceste, mais aussi de la manipulation, de la domination et du harcèlement. Il est toujours indigne de profiter de sa position pour tirer jouissance de celui qui dépend de vous et vous fait la grâce de sa confiance. Un thérapeute digne de ce nom ne couche pas avec sa patiente.

Le sage préfèrera la chasteté à la licence. Par souci de sa liberté (autarkia). Par hygiène. Par méfiance envers les passions et la dépendance qu'elles entraînent. Par intelligence et raison. Par intérêt mieux compris. Par amour du minimum. Voyons ce qu'en dit Epicure :

"Si les choses qui produisent les plaisirs des gens dissolus dissipaient les craintes de l'esprit au sujet des phénomènes célestes, de la mort et des douleurs, et enseignaient en outre la limite des désirs, nous n'aurions rien à leur reprocher, à eux comblés de plaisir de toute part, et ne recevant de nulle part ni la douleur ni le chagrin, ce qui est précisément le mal".

Si la licence rendait vraiment heureux elle serait légitime ... Voilà pour l'amoralité d'Epicure, qui lui valut la haine tenace des dévots. La volupté n'est nullement condamnée pour elle-même, après tout elle est naturelle! Qui prétendra n'être jamais harcelé par les brûlures d'Aphrodite? L'abstinence est souvent extrêmement dommageable, mère de vices secrets plus détestables que la luxure. Il est dangereux de contrecarrer les lois de nature. le Jardin accueillait les prostituées en rupture de ban, et Epicure lui-même partageait sa couche avec Leontia. N'en n'est-il pas moins chaste?

De fait la chasteté ne se définit pas comme convention sociale, mais comme autarkia : gouvernance de soi-même.

PS : En somme la chasteté non  religieuse, la chasteté proprement philosophe consiste à lutter contre le gaspillage des forces : concentration de l'énergie, de l'attention consciente sur le but le plus noble. C'est là plus qu'une hygiène simple, c'est une politique, mais rigoureusement singulière, idiosyncrasique : chasteté de l'artiste, du philosophe qui vit pour créer. Bien entendu cela est inintelligible au vulgaire.