Voici la grande triade du temps. De toujours règne l'Aion sur la terre, toutes les terres, proches, lointaines, habitées, inhabitées. Il règne sur les océans, les avalanches de nuages, les astres innombrables, les insectes, les dieux et les hommes, sur toute vie et non-vie dans l'univers immense. Il n'est ni dieu ni les destin. Il est le temps incalculable de l'éternité ; il est ce qui n' a jamais commencé et qui jamais ne finira. Il est le Tout qui contient tout. Héraclite disait qu'il est comme un enfant qui joue au tric-trac : royauté d'un enfant. Tantôt édifiant un monde dans l'espace immense, et tantôt le renversant comme un chateaiu de sable. Il n'a ni but ni projet, ni intention : simplement il est, et tout en étant il ne cesse d'apparaitre et de se dissoudre, de commencer et de finir dans l'orbe impensable du Grand Sphaïros. Les Stoïciens parleront de l'Eternel Retour du Même. Socrate, qui est né et qui est mort, naîtra encore des milliers de fois pour mourir encore, à l'infini. Mais c'est trop dire que d'affirmer l'éternel retour du même. On peut aussi tenir pour l'éternel retour du différent, éternel commencement du monde dans l'orée indéfinie du temps. Socrate est mort, mais ce n'est pas Socrate qui reviendra, mais un tout autre, à la fois frère et non-frère de Socrate. Pourquoi vouloir assigner une règle à ce qui fonde toute chose, et toute règle? Le fondement ne peut être fondé, c'est lui qui fonde. Aussi est-ce une hérésie de vouloir chercher une cause à la marche du temps, comme à l'étendue de l'espace. Ce fondement indéfinissable, indicible et  inconnaissable, c'est l'Aîon. Dans l'absolue impermanence de toutes les choses singulières, qui ne font que passer, lui seul est le permanent de cette impermanence, non séparable d'elle : si tout passe je ne puis concevoir ni de début ni de fin: "es gibt" : cela donne, cela se produit et ne cesse de se produire, sans rupture, sans terme : "Il y a " dit Marcel Conche. Anaximandre disait : apeiron. Apeiron c'est ce qui n' a pas de limite et qui dès lors se déploie dans l'illimité, mieux encore, constitue l'illimité lui-même dans son éternel déploiement.

Nous avons inventé Dieu pour éclaircir le mystère. Les Grecs n'avaient pas besoin de Dieu. Ils n'ont jamais envisagé de création du monde. Ils partaient et parlaient simplemenrt de l'évidence du "il y a" qui englobe l'immensité. Quoi que je fasse, quoi que je pense, "il ya" est avant moi. C'est une étrange folie que de vouloir, comme Descartes, déduire de ma maigre subjectivité l'existence du monde. Folie des modernes. Outrecuidance et présomption. Et sottise par dessus tout.

C'est de l'Aïon qu'il faut tirer la conscience de notre être au monde. L'antique philosophie donnait cette certitude-là, avec piété, reconnaissance et gratitude. Voyez comment Epicure recommande à chacun "la physio-logie" entendez l'étude patiente et désintéressée de la nature, non pour la dominer et l'exploiter, mais pour y trouver la source de toute sagesse. Il n'avait que faire de l'assistance des dieux de la cité, puisque dans l'Aion il voyait, que dis-je, il sentait la source absolue, la certitude inébranlable de l'existence. L'Aion c'est la nature elle-même selon l'ordre du temps.

Dans sa méditation, qu'il soit taoiste, bouddhiste, épicurien ou pyrrhonien, le sage se retire du monde de Chronos et de ses pompes pour retrouver en lui-même la présence indiscutable de l'Aïon. Le temps de sa méditation il "s'ébat à l'origine des choses" (Lao-tseu), il retrouve le fondement absolu et s'y fond comme une goutte dans la mer. Il sait bien que Chronos, hélas, le reprendra à la sortie de son voyage!