Vitesse de l'atome : pour Epicure la plus grande vitesse concevable. Pour la caractériser de manière sensible : "comme la vitesse de la pensée". Cette dernière expression que je croyais proprement épicurienne, je l'ai trouvée récemment dans d'autres écrits de l'époque, chez Euripide je  crois. Même vitesse que l'atome et la pensée, selon le principe d'une isonomie absolue de la nature. Cette vitesse toutefois n'est pas perceptible comme telle, elle ne se manifsete que dans l'après coup. Je pensais à ceci, et voilà que je me surprends à penser à cela. Que s'est-il passé entre le premier moment et le second? Déchirant le cours d'un développement idéel quelque chose a surgi, comme une rupture, que je ne constate pas, mais dont seul l'effet est perceptible. On pourrait dès lors décrire deux régimes de pensée bien différents, s'exprimant dans deux régimes de vitesse : le surgissant, imprévisible et soudain comme la foudre, et l'autre, le lent, qui se développe selon les lois de l'association et du raisonnement. Vitesse de l'atome, absolue et inconcevale, vitesse des corps constitués, observable, lente, parfois répétitive : vitesse du fleuve opposée à la vitesse de l'éclair dans le vide.

Le temps selon Chronos est un continuum sensible. Le temps du Kairos est imprévisible, raptant, irruptif, foudroyant. Est-ce même du temps, ou une sorte de déchirement physique du temps, un hapax  irreprésentable, hors-temps et hors-représentation, aux effets colossaux? Dans Homère les dieux surgissent parfois de cette manière, arrêtant le bras qui va frapper, décochant la flêche fatale. Foudre de Zeus, Arc d'Appolon. Ce ne sont que des images, mais elles disent l'essentiel. Notre continuité de pensée n'est qu'un leurre, comme sont nos projets et nos actions, toujours livrés à l'incertain, soumis au caprice de la Moira, toujours récusables. Machiavel dirait : la virtu, certes, mais aussi la "fortune". Et de celle-là le héros dépend autant, voire plus, que de soi-même.

De là deux conceptions bien distinctes de la sagesse. Les uns veulent établir la continuité psychique par le soin thérapeutique, l'hygiène du corps et de la pensée, la modération des désirs, la domestication des affects, soucieux de s'établir dans un Chronos sensé, relativement prévisible, un aménagement subtil des travaux et des joies. Ataraxie du Stoïcien : rien de vraiment déstabilisant ne peut survenir pour celui qui s'identifie à la Raison universelle, qui séjourne dans le Nécessaire de la Raison universelle. Mais à quel prix cette paix de l'âme? Et à quel taux d'hypocrisie? Il sera facile à Nietzsche d'y repérer une sorte de déni psychotique. Si dans l'univers stoïcien il ne se passe rien de neuf, c'est qu'il ne s'y passe rien.

Seconde image : Anaxarque et Pyrrhon, deux démocritéens. Philosophes du Kairos. et de la discontinuité. Anaxarque passe pour un sophiste parce qu'il ne fait profession d'aucune doctrine, se moque de toutes les doctrines et proclame la souveraineté de l'Arbitraire. Ceci peut se produire, mais également le contraire. Ceci n'est pas plus certain que cela. Les vents tournent, ou retournent, les mers se déversent sur la terre ferme, ou se retirent, selon la même incertitude. La raison ne rend compte de rien, ni les sens. Blanc un jour, noir le lendemain. Aujourd'hui les Perses dominent le monde, demain les Grecs. Alexandre, aujourd'hui,  accueille et protège les vaincus, hier il les massacrait. Incertitude maximale. Hasard et Fortune, cet autre nom de l'ancienne Moira.

On peut estimer qu'Anaxarque n'est qu'un fieffé coquin, courtisan du prince, peccamineux et opportuniste. On peut aussi tenter une saillie philosophique, le créditant d'un authentique souci de sagesse. Et dans ce cas se lève pour nous, à nouveau, toute la dimension tragique de la culture grecque, scotomisée par des siècles d'idéalisme. Que dit la tradition? Que rien n'est sûr, que les dieux sont incompréhensibles, cruels et jaloux, que la Moira est imprévisible, capricieuse et insondable, qu'il en est de la race des hommes, c'est Homère qui parle, comme de celle des feuilles. Que le meilleur est encore de n'être pas né, et qu'il n'est plus belle destinée que de retourner au plus vite dans la demeure d'Hadès (Parole du Silène dans Sophocle). De ce fond éminemment sombre Anaxarque témoigne une dernière fois, sophiste peut-être, mais réaliste au premier chef, et devant Alexandre qui l'adore, et devant Pyrrhon qui s'en réclame.

Dans un tel monde c'est l'Arbitraire qui devient un principe d'Action. Qui jugera des choses si ce n'est moi? Et pourquoi pas moi s'il n'est nulle Loi supérieure, nulle Valeur a priori, nulle nécessité intelligible, nulle moralité incontestable, nul savoir enfin sur quoi bâtir une existence, hors ce non-savoir tragique du hasard? Alexandre a-t-il tort ou raison d'aller courir les plaines d'Asie? Anaxarque a-t-il tort ou raison de le suivre? Et Pyrrhon aura-t-il raison ou tort de déclarer toute chose inconnaissable, et par les sens et par la raison? De fait la sagesse rectifiée de ces aventuriers ultimes de l'esprit sera de s'en remettre au Kairos : le ciel se déchire, la foudre éclaire, le ciel s'assombrit. Comme un éclair, sans cause ni raison, nous aurons vécu l'instant où l'origine et la fin coïncident. Quant au sens de tout cela, qui donc s'interroge sur le sens de la foudre? Montaigne s'en souviendra : D'où tirons-nous cette certitude d'être si nous ne sommes qu'un éclair dans la nuit éternelle?