La force du pyrrhonisme, inégalée à ce jour, survivant à toutes les critiques, tient à une idée simple, mais souveraine : il n'y a que de l'apparaître et conséquemment toute la pensée se ramène à un jeu de représentations. D'où cet acharnement singulier, tempéré par une pointe d'humour, à déconstruire toutes les opinions, tous les dogmes, toutes les valeurs en usage. Par un certain côté Pyrrhon fait penser à Diogène, mais s'il suspend l'adhésion aux croyances ce n'est pas, comme chez Diogène, pour leur opposer une idéologie militante de la "nature", conçue comme dépositaire exclusive du Bien. Pyrrhon n'envisage aucune mesure de reconstruction, de refondation. Son projet c'est d'opérer un curetage radical, un nettoyage par le vide, qui président à une libération intégrale de la pensée.

"Pour ceux qui sont dans cettte disposition (la disposition pyrrhonienne) ce qui en résultera, dit Timon, c'est d'abord l'aphasie, puis l'ataraxie".(Aristoclès)  L'ataraxie (l'absence de troubles) s'exprime ici, à la différence des Stoïciens et des Epicuriens, dans la suspension des idées, dans le refus de taxer d'être ou de non-être toutes choses existantes, en opérant une sorte de renversement mental, insolite et dérangeant, par quoi le sujet se désolidarise, se déprend, se dépréoccupe de tous les enchaînements, n'adhérant à rien, pas même à une doctrine du non-enchaînement. L'impétrant accepte de se laisser couler, glisser dans une sorte de vertige, dont le vortex le précipite dans l'abîme, que l'on sait depuis Démocrite être le lieu de la vérité.

Vérité paradoxale qui n'énonce aucune proposition, n'exprime aucun savoir, ne présente aucune utilité, vérité qui frappe d'inanité nos espérances et nos vouloirs, vérité insupportable et tragique. A l'adresse du prophane qui se récrie devant cette aporie, on peut dire très simplement : ce qui est vrai, effectif et agissant, c'est le temps, la puissance créatrice et corrosive du temps, l'impermanence.

Ataraxie et aphasie. Mais pourquoi aphasie - non parole, silence ? Remarquons que les astres ne parlent pas, ni ne chantent des cantiques à la gloire du Très Haut. Pour supporter le silence du monde les hommes parlent d'abondance, et parlent souvent sans rien dire. C'est une écume à la surface des choses, un brouillard, une fumée. Pyrrhon parlait beaucoup, et pourtant il vante les bienfaits de l'aphasie. On pense à Bouddha qui en quarante ans d'enseignement n'a jamais rien dit, et qui se taisait quand un interlocuteur lui posait une question qu'il jugeait inopportune. Pyrrhon ne parle que pour déconstruire les opinions, comme on a vu, jamais pour établir un savoir, puisque tout savoir qui prétend au vrai est illusoire. Ajoutons enfin que le silence est la condition de la méditation. Assis, paisible et dépréoccupé, le méditant s'abandonne au silence, immergé dans la splendeur inapparente de la vacuité.