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Le sait-on ? L'Alsace compte une centaine de châteaux en ruine hissés sur le flanc du massif vosgien, que l'on aperçoit depuis la plaine, dressant leur donjon écorné entre les cimes. Ils portent tous des noms germaniques sonores qui évoquent la pierre, le roc, le mont, le burg, l'époque dure des chevaliers et des serfs, la rivalité entre les fiefs, le rapt et le brigandage. On songe à quelque dessin à la plume de Victor Hugo, célébrant, sur fond d'obscurité, la survenue d'un chevalier d'aventure, ou d'un ménestrel errant de château en château.

 

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Lycéen, une de mes grandes joies était de partir en vélo vers les montagnes, et, parvenu au pied du massif, de laisser le vélo pour la marche à pied, en direction des cimes. Rien ne valait, pour moi, la joie profonde, l'enthousiasme, l'allégresse qui me remplissaient le coeur dans ces pérégrinations solitaires : la variété infinie des chemins, l'odeur de la végétation, les surprises heureuses au détour du bois, les larges ouvertures sur le ciel, la vue enchanteresse des vallées d'où montait lentement la brume du matin - et, soudain, devant moi, la masse de granit rose, la première muraille, haute et droite, et au dessus, superbe, le donjon qui avait bravé, avec succès, l'outrage des siècles.

 

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J'ai bien sûr admiré, comme tout un chacun, le fameux Haut-Koenigsbourg, mais avec des réserves : ce n'est là après tout qu'une reconstitution contestable due à l'initiative de l'empereur Guillaume. En fait je préfère de loin visiter les châteaux en ruine : leur état, parfois lamentable, invite à la rêverie. Ils sont quelquefois si profondément enfoncés dans la végétation qu'on distingue mal leur contour et leur forme, pierres écroulées, enserrées de toutes parts par de fortes racines, couvertes de mousse ou d'herbe. Des arbres audacieux grimpent le long des murs, poussent leur ramure par les fenêtres, et l'on sent vaguement que tout cela pourrait craquer plus encore et provoquer un éboulement supplémentaire. Mais qu'importe ! Le lycéen d'alors rêvait : armé d'un crayon et d'un carnet j'arpentais l'édifice, ou ce qu'il en restait, j'imaginais la structure du bâtiment central, je reconstruisais en esprit, je dessinais, j'étais l'architecte ému d'un bel édifice médiéval, plus fort que le temps, plus fort que les canonnades et les sièges, indestructible.

 

Andlau

 

Il y a quelque chose de singulier dans cet amour des ruines que je ne m'explique pas moi-même. Sans doute une image projetée d'un état intérieur, d'une disposition subjective où domine un rapport douloureux au passé, et nommément au passé familial. C'est de là aussi que je tire mon grand intérêt pour les questions historiques - encore que j'aie eu la sagesse de n'en pas faire ma profession. Je veux bien être un amateur d'histoire, mais certes non un historien.

 

Gisberg vu du St Ulrich

 

On dit : un château en ruine, ou, une ruine. Mais moi je ne vois pas les choses ainsi. Je dis "ruine", mais c'est par convention, et je ne dispose d'aucun mot qui convienne à dire mon sentiment. C'est une sorte de tendresse émue, de sympathie profonde, un amour désolé, avec de la nostalgie, parfois poignante, une tristesse, une langueur, mais tout cela coloré d'enthousiasme et de reconnaissance : mélange confus, vaporeux, mais délectable, comme est le souvenir d'un ami ou d'un père à jamais perdu dont le souvenir réchauffe le coeur tout en le meurtrissant. Allez comprendre !

 

Landsberg

 

Ces sentiments que j'expose naïvement, aujourd'hui je ne les éprouve plus guère, sans pour autant qu'ils soient totalement évanouis. Peut-être se reportent-ils plutôt sur d'autres objets, tels les oeuvres d'art ou la musique - la musique surtout, à laquelle je suis sensible d'une manière quasi pathologique. Telle mélodie, Mozart, Puccini, me chavire complètement. C'est alors que je retrouve en moi cette sensibilité qui fut toujours la mienne, et que j'ai soigneusement contenue dans les affaires de la vie. Mais enfin, nous avons tous, je suppose, notre domaine réservé.

 

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