Dans l'apprentissage culturel quelle est la part de l'obligation, et laquelle du désir ? Certains, tels Pascal ou Léonard, se jettent dans l'étude comme poussés par une soif cannibalique. D'autres rechignent à tout effort, préférant se prélasser au soleil ou courir la prétentaine. Je suis moi-même déchiré entre les deux tendances, mais l'obligation, je l'avoue, est la plus forte. J'aimerais savoir ne rien faire et m'y trouver bien. Mais je progresse un peu dans cette voie, et, bien souvent, écartant livres et cahiers, je me laisse aller de tout  mon long sur mon canapé, je ferme les yeux, respire en conscience, et me voilà flottant dans les immensités du temps et de l'espace, tantôt peinturluré comme un Indien des plaines, humble pêcheur au bord du Nil, ou naviguant sur un satellite intergactique, aux confins de l'univers. Mais à dire vrai il m'est quasiment impossible de ne pas écrire : c'est ma ration du matin, ma contribution personnelle, mon devoir intime. Et dans cette activité il m'est presque impossible de démêler le désirable de l'obligatoire.

Je rêve parfois d'îles lointaines et bienheureuses où, paraît-il, il fait bon vivre et se prélasser, entre mer et cocotiers. Je songe à Gauguin, aux couleurs flamboyantes des sous-bois, aux longues siestes sous les palmes, et cela réchauffe mon coeur. Puis, considérant la monotonie de ce bonheur facile, je me dis que je n'y résisterais pas, et qu'au plus tôt je reprendrais l'avion pour nos climats anxieux et tourmentés.

Il faut être doué pour ne rien faire et s'y complaire. Peut-être ne suis pas doué pour le bonheur. Mais comme on dit, je me soigne.

D'abord je m'efforce de considérer mon propre "travail" comme une forme particulière d'oisiveté, un "otium", un loisir distingué, qui, s'il a pour moi une valeur de survie et d'authenticité, ne représente à peu près rien dans l'économie générale de la culture. Pour y voir plus clair il suffit de se poser la question suivante : que deviendront mes écrits quand je ne serai plus ? La réponse n'est que trop évidente, et je m'en affligerais si je croyais à l'immortalité de l'âme.

En second lieu j'ai décidé de me familiariser de mieux en mieux au faire-néant, de m'essayer au fainéant. Dégager des moments, sans écriture, sans lecture, sans activité physique, sans musique ou spectacle. Expérimenter la saveur du vide, accepter l'ennui (en fait je ne m'ennuie jamais, je souffre souvent d'anxiété, ce qui est tout autre chose), et même cette anxiété résiduelle apprendre à la tolérer sans humeur. Je suis comme Jean Jacques Rousseau très doué par la rêverie, mais il faut qu'elle ne s'éternise pas, qu'elle soit vive et stimulante, ce qu'elle est d'ailleurs le plus souvent. Le rêve éveillé est une douce et plaisante occupation qui concilie le rien faire et l'activité minimale. Comme il est impossible de ne pas penser du tout, apprenons à laisser penser sans contrainte et sans souci du bénéfice.

Au bout du compte je me persuade qu'il n'est pas de recette pour le bonheur. Nous allons de droite et de gauche, balançant entre diverses sollicitations et tentations, sans jamais nous assurer d'une prise solide et constante. Ce sont des essais et erreurs, parfois des réussites, mais elles ne donnent aucune leçon pour l'avenir. Nous sommes d'éternels apprentis qui n'apprennent jamais ce qui importe le plus. Aussi est-il assez ridicule de se donner des règles définitives, qui se révèlent caduques à la première difficulté. Et pourtant le navire avance, bon an mal an. Il faut croire que cette errance est encore la moins mauvaise manière de naviguer.