Une très jeune femme, toute de rouge vêtue, portant couronne d'épines sur la tête - c'est paraît-il un ange, puisqu'elle est munie d'une aile, mais presqu'invisible, ornement désidéalisé, désacralisé - assise, tenant dans ses mains un bâton effilé, qu'elle taille avec un couteau, comment ne pas voir dans ce tableau une provocation, mais à quoi ?, relevée par le regard direct que la jeune femme jette au spectateur, mélange de fausse naïveté et de malice, c'est "La Mélancolie" de Lucas Cranach (1532), peinte peu de temps après celle de Dürer.

Le spectateur mal instruit que je suis se demandera en quoi ce tableau figure la mélancolie - on n'y voit nulle tristesse, plutôt quelque complaisance peu orthodoxe aux plaisirs de la chair : des enfants nus, une balançoire suspendue en plein ciel, des fruits sur la table, un chien qui dort, et surtout, surtout cette adorable beauté quasi enfantine qui fait valoir le galbe de sa poitrine, où convergent toutes les lignes de la lumière, et cet extraordinaire bâton, qu'elle tient entre ses mains, dont on devine le mouvement lascif, effilant et tissant. En fait, c'est cet élément qui accroche immédiatement, c'est l'insolite d'un érotisme à peine voilé, d'autant plus troublant qu'il est juxtaposé à des symboles religieux traditionnels : l'aile de l'ange, la couronne d'épines.

Cranach met insolemment le sexe au premier plan : le bâton, le couteau, les mains. Les seins mi-offerts ajoutent encore leur suggestion, leur tentation. Où donc est la mélancolie ?

Le tableau contient un second tableau qui occupe la partie gauche supérieure, fort sombre, présentant des combats obscurs de sorcières nues chevauchant des bêtes monstrueuses, scène infernale et démoniaque. Et pourtant, juste à côté, un enfant nu se balance en plein ciel ! 

Le sombre Moyen-Age semble, ici, laisser place à de nouvelles possibilités de vie. Eros, joie des corps, lubricité même, tout conspire à évoquer les fastes de la Renaissance, mais dans un climat mental qui ne va pas sans inquiétude : cette jeune femme qui allèche  le spectateur est-elle une amoureuse, ou une séductrice perverse qui entraîne à la damnation ?

Et si, en dernier ressort, c'était bien elle, la Mélancolie, elle, qui séduit et condamne ? On sait que la mélancolie, sous les espèces de l'"acédie", comptait au nombre des péchés capitaux - acédie, tristesse, découragement, ruminations stériles, dégoût de l'existence, lassitude sans fond - c'était la tentation la plus sévère pour le moine isolé dans sa cellule, qui en venait à douter de tout, et de Dieu même. Triomphe du rien, sans fanfares. Et tout est dévitalisé. Et ce regard insistant de la jeune femme, et cette promesse silencieuse des seins et des mains, qu'est- ce là, sinon une illusion, une inanité ?

Au total on ne sait pas si Cranach nous enseigne la volupté pour combattre  la mélancolie, ou s'il tient la volupté elle-même pour sa forme la plus insidieuse. En tout cas aucune valeur décisive n'apparaît ici qui ne soit comme suspendue, contestée par une valeur opposée. Mais quoi qu'on pense ou dise, cette jeune femme du tableau, sa gestuelle suggestive, son regard ambigu ne cessent, à travers les siècles, d'interroger le spectateur sur son désir : où il est question de volupté, bien sûr, mais plus secrètement encore, de mélancolie.