Il y a peu de temps j'avais le sentiment gratifiant d'avoir réalisé enfin le but véritable de mon existence : devenir celui que je suis. Ou dire avec Descartes : je suis, j'existe. Ou encore : me reconnaître comme le sujet que j'étais de toujours et qui enfin accédait à la pleine conscience de soi. Pour un peu j'aurais pu écrire, comme Rilke "Mir zur Feier" : pour me fêter. Car, soyons franc, c'est une fête très légitime que de se reconnaître comme sujet de sa propre existence, et enivrante aussi lorsqu'on considère la grande difficulté d'y parvenir.

Ce matin je songe soudain à ces sept milliards d'êtres humains qui peuplent la planète, et je me dis : que suis-je dans cette immensité, presque rien, un électron qui tourne autour d'un centre invisible et inconnaissable, une poussière dans le vent tourbillonnaire de l'histoire. Bientôt je ne serai plus, et qu'est-ce que cela change ? J'aurai vécu à la frange du réel, sans action particulière sur le monde social, sans lustre, sans mérite - insignifiant. Extraordinaire, exorbitante est la distance entre ce que chacun représente pour soi, qui se veut le centre du monde, et ce rien qu'il représente dans l'énormité du cosmos planétaire. Ces idées me venaient en rafales, me troublaient jusqu'au fond, et faisaient jaillir le mot qui résume tout : dérisoire.

Rien n'est plus essentiel, pour soi, que de parvenir à la conscience de soi. Rien n'est plus dérisoire au regard de la réalité.

Me revient le vers d'Homère qu'aimait tant citer Pyrrhon :

    "Comme est la nature des feuilles ainsi celle des hommes".

Qu'est ce qu'une feuille dans l'immensité des forêts ? Elle apparaît, brille le temps d'un été, et meurt. Ainsi des roses, ainsi des hommes, ainsi de nos amours, de nos rêves, de nos espoirs et de nos illusions.

On dira : il faut des feuilles pour qu'il y ait des arbres, des individus pour faire une collectivité. L'individu pèse peu, mais la masse des individus fait masse, et fait monde. L'individu ne jouit pas de la substance qui fait un être, il est ce qu'il reçoit et ce qu'il transmet, il est un relais, un passage : cela passe par lui, et lui-même passe quand l'heure est venue. Leçon d'humilité.

Pour désigner l'individu les Bouddhistes disent : un flux. Ou encore, considérant la cascade innombrable qui tombe de la montagne, ils disent : l'individu est une goutte d'eau. Qu'est-ce qu'une goutte dans la chute vertigineuse des eaux intarissables ?

Faut-il s'accabler et gémir ? Nous étions glorieux, et nous voilà misérables. C'est que nous jugeons mal, tantôt nous exaltant jusqu'au ciel, et tantôt ployant sous notre croupissement. Il faut tenir ensemble les deux propositions, cesser de les opposer violemment. C'est du même mouvement que nous comprenons le nécessaire (vivre par soi, le plus bellement possible) et le dérisoire indépassable de notre condition. Encore que le terme "dérisoire" lui-même puisse être interrogé : il n'y a pas à rire de la chose (de notre insignifiance), ni à pleurer, la chose est trop grave, et de toute manière inamendable. C'est du réel brut que rien ne saurait modifier.