Le poète est un artisan de la langue : elle est sa demeure privée et publique, son temple de méditation, son lieu d'origine, sa source prolifique. C'est en elle que se construit sa véritable identité, et s'il voyage à l'étranger, ou dans les zones les plus obscures de son être, c'est elle encore qui lui offre son assise. Où qu'il aille c'est encore en elle qu'il voyage, c'est elle qui fait résonner l'impression pour la changer en poème.

Tout cela ne va pas sans risques : on peut fort bien, si l'on n'y prend garde, se soûler de mots, et, croyant dire, ne rien dire du tout. D'où la nécessité de faire silence, de se laisser aller doucement aux impressions vivantes, sans rien espérer, sans rien chercher, et si rien ne se passe peu importe.

Le pire, pour un poète, c'est de se croire obligé d'écrire. D'où la poétasserie qui encombre les manuels.

Dans le champ si vaste de la littérature la poésie occupe une place à part, absolument singulière. Elle entretient avec le langage un rapport très particulier. Bien sûr elle utilise le mot comme toute oeuvre littéraire, mais d'une manière non conventionnelle : la signification passe au second plan, au bénéfice de rapports musicaux qui font chanter le vers, vibrer la sensibilité comme la corde d'un arc qui libère la flèche :

           "Et rose elle a vécu ce que vivent les roses" (Malherbe)

Qu'entendons-nous, que sentons-nous ici ? La rime intérieure (rose - roses), admirablement placée en début et en fin de vers, emporte le sens, le traverse, le sublime, ouvrant une dimension d'infini, qui vient contredire expressément le sens, lequel rappelait prosaïquement que la vie est brève. L'extraordinaire musicalité de ce vers emporte le sujet au delà de la vie brève pour le faire planer dans l'immortalité ! A quoi s'ajoute encore le rythme scandé en quatre temps, comme une partition de sonate, avec ses alternances de temps longs et de temps courts. Voilà un vers de qualité exceptionnelle, comme on en trouve aussi chez Ronsard dans les meilleurs de ses sonnets :

            "Languissante elle meurt feuille à feuille déclose" 

Pure merveille ! Le lecteur est comme emporté malgré lui dans une descente irréversible, fatale, (feuille à feuille) sur la pente du déclin.

Encore une fois tout vient de la sensation. Le vrai mystère est cet inexplicable passage de l'impression vécue à l'acte de langage qui l'exprime. Je ne vois pas de recette pour en rendre compte, et moins encore de le favoriser. On dira : c'est la grâce, et nul ne saurait provoquer la grâce. La poésie est l'enfant de la grâce.