Je suis de cette génération qui aura vécu de la psychanalyse, nourrie de psychanalyse, et qui verra inéluctablement dépérir la psychanalyse. Voyez comment la psychanalyse a imprégné en profondeur la théorie et la pratique psychiatriques, dans les années quatre-vingt, avant de connaître un reflux massif, et bientôt une quasi disparition. Cette évolution fatale est en elle-même une énigme pour laquelle on peut toutefois tenter quelques explications : la cure est trop longue, trop coûteuse, trop incertaine. Celui qui s'y engage y engage son existence toute entière, avec trop peu de garantie. Les années passent, la souffrance est toujours aussi pénible, et l'on se dit que l'on n'en sortira jamais. J'ai vu bien des amis s'y frotter, qui abandonnèrent. D'autres font des tranches, en ressortent et y retournent, sans jamais conclure. Et de fait je n'ai guère vu de véritable guérison, tout au plus, parfois, des accomodements de surface qui ont un peu limé la bête, permis de résoudre quelque problème ponctuel, sans changer quoi que ce soit à la structure de fond. Par ailleurs il est clair que la thérapie par la parole est impuissante à soigner les troubles de l'humeur, comme on dit aujourd'hui, pudiquement, pour les pathologies bipolaires, que seule la médication pharmacologique permet de soigner, à défaut de les guérir.

La mode est maintenant aux thérapies brèves qui se font fort de résoudre rapidement des problèmes d'adaptation sociale : stress, phobies, anxiété, conflits professionnels ou familiaux etc. On ne recherche pas les causes, ou agit sur le comportement. On n'interroge pas la structure, on aménage la conduite. Je suppose que cela peut marcher jusqu'à un certain point. Et pour le reste on s'en remet aux médicaments. La psychiatrie, dans le même temps, est revenue à son antique statut de médecine de l'âme, traitant les symptômes par antidépresseurs, anxiolytiques ou neuroleptiques, selon la gravité des cas. Les psychiatres que je connaissais dans les années quatre-vingt étaient presque tous adeptes de la psychanalyse, les plus jeunes l'ignorent complètement et raisonnent dans les cadres de la neuroscience. Le risque évidemment est de sombrer dans une mécanique purement fonctionnelle et de perdre toute référence à la subjectivité, à l'histoire personnelle du patient, à la vérité de son questionnement, à sa qualité de sujet désirant.

La disparition annoncée de la psychanalyse est en soi un problème de civilisation. Tout conspire aujourd'hui à effacer la singularité personnelle, à ratisser, aplanir, émonder, aplatir. Curieuse société qui promeut la liberté, et la rabotte tant et plus. Qui utilise tous les moyens de surveillance et de contrôle pour élimer tout ce qui dépasse, tout ce qui se tient à côté, tout ce qui dérange. La psychanalyse, au moins, aura signifié qu'une autre voie était possible. Ce qui fait qu'en dépit de toutes ses imperfections et de son échec relatif, je prétends en retirer un enseignement essentiel, qui tient en deux termes.

C'est un savoir authentiquement philosophique, dont les Anciens ont su promouvoir la portée, et qu'ils ont soutenu avec la plus grande fermeté : connais toi toi-même, c'est à dire connais toi mortel. Mais qui a envie, qui a le courage de se savoir mortel ? La banalité apparente du propos dissimule sa radicalité, sa difficulté : toi qui vis pour demain, ou pour l'éternité, quand donc vivras-tu ? Toutes les religions, toutes les idéologies nous offrent un prêt à porter pour l'éternité, nous détournant de l'urgence du présent. Placez la mort au centre de la vie, cela fait une différence !

Cela s'appelle la butée du réel.

Le second point, que n'ont pas touours vu les Anciens, et qui est l'apport spécifique de la psychanalyse c'est la sexualité. Mortel et sexué - telle est la "nature" de l'humain. On peut dire autrement : l'existence est scindée en deux parts distinctes, volontiers antagonistes. Ce qu'on appelle l'inconscient, ce non-su, ce quelque chose qui insiste dans la vie, qu'on ne peut oublier tout à fait, qui fait retour comme une énigme, une autre vérité, ou vérité autre, bien réelle, et qui détermine d'autant plus qu'on prétend l'ignorer.

Ce qui fait que l'on parle, qu'on ne cesse de parler, et qu'on n'en a jamais fini de dire.

Pour ma part je ne puis concevoir de philosophie qui prétende faire l'impasse sur ces données essentielles. Plus encore mon ambition personnelle aura été d'inscrire ce savoir, qui ne fait pas boucle, qui ne se referme pas, qui ne fait pas système, qui ne délivre aucun brevet de félicité, qui n'enseigne rien, et qui ne s'enseigne pas davantage, savoir paradoxal, ouvert mais inexpugnable, comme fondement de la philosophie.

A partir de quoi on voit très aisément la différence, l'écart insondable qui séparent les philosophes du vrai, dont je m'efforce d'être, de tous les bonimenteurs, charlatans, illusionnistes, opiomanes, oniristes qui hantent les bosquets fumeux de la philosophaillerie.