C'est quoi l'intelligence ? C'est un mot admirable qui évoque la clarté de la pensée capable de se hisser au dessus des contingences pour saisir les justes rapports. C'est d'ailleurs ce que nous enseigne l'étymologie : inter-legere : lire entre, lire entre les lignes, repérer, par de là l'apparence des choses ou du discours, une disposition inapparente, qui seule donne le sens, ou le faux sens. L'intelligence est cette faculté haute et exigeante qui fait que l'on ne s'en laisse pas compter, qu'on ne consent pas à la duperie et à la piperie universelles. Faculté du retrait, de la circonspection, de l'observation avisée, faculté "critique" par excellence, si par critique on entend exactement l'art de juger - krinein. 

L'homme intelligent c'est Montaigne, c'est lui qui a su porter cette vertu jusqu'à l'excellence. Jamais naïf, jamais sot ou savant, érudit ou empesé, toujours juste et saillant. C'est en classe de seconde que j'eus la double révélation : l'intelligence de Montaigne et la beauté de Ronsard. Philosophie et poésie. J'y suis resté à jamais fidèle.

J'admirais comment Montaigne sut se retirer dans sa "bibliothèque", faire graver quelques sentences mémorables au plafond, et de là voir la valetaille s'agiter dans les cours et les jardins, et plus loin, collines, vignes et forêts, et plus loin encore le tourbillon et le fracas du monde. Montaigne marchant, lisant, dictant, commentant les Antiques, examinant en homme libre toutes les questions qui peuvent agiter un homme libre, développant toutes les contradictions et toutes les incertitudes, et ne concluant jamais. Jamais de position arrêtée mais un mouvement qui entoure, circonscrit, arpente, compare, développe, et finalement ouvre à nouveau, pour de nouvelles "inquisitions" ou "exercitations".

Montaigne nous libère de la fureur de savoir, d'imposer un savoir, qui n'est jamais que présomption de savoir. C'est que par définition la vérité manque et que ce manque nous le colmatons, le farcissons de toutes les manières. Rouvrir, exhumer le manque est une opération de salut public.

Sauf que de ce manque nul ne s'accommode, pas même les philosophes. Ce n'est pas un hasard si Montaigne déclare : "je ne suis pas philosophe" - en quoi il est véritablement philosophe. Si le philosophe est authentiquement un ami de la vérité, comme le proclame la définition, il devrait se garder de prendre des vessies pour des lanternes. Et de confondre savoir et vérité.

"Que sais-je ?" demandait-il ? - estimant que de dire "je sais que je ne sais rien" c'est encore trop dire. C'est que le dire échoue par nature à dire la chose, et pourtant c'est la chose qui seule nous importe - sauf si bien sûr on veut bien se contenter des discours et des dogmes que l'on substitue à la chose.

Je dirai volontiers que la chose c'est l'impossible. Impossible à dire, impossible à connaître, impossible à définir. La chose n'est pas dans le discours, mais elle creuse souterrainement tout discours, le conteste de l'intérieur, relance indéfiniment le mouvement. Sitôt que l'on veut clore (dans le savoir, vrai ou faux) on rate la prise, comme un qui voudrait retenir l'eau dans sa main.