En voilà assez ! Assez de malmener ce pauvre moi accablé de tous les maux de la terre ! "Le moi est haïssable" dit-il. Et l'autre y voit le condensé pitoyable de toutes les identifications. Ces propos ont quelque valeur dans le processus de déconstruction, lorsqu'on désire atteindre la source du désir, explorer les couches profondes de l'inconscient. Ou encore lorsqu'on veut décentrer le sujet, le mettre en relation avec le vaste monde. Mais de quelque manière qu'on s'y prenne on en revient toujours au moi, sans lequel la vie est impossible.

Certes, ce moi de l'après est bien différent de celui d'avant. Il ne pêche plus par excès de narcississme, il s'est dégonflé, assoupli, je dirais volontiers : il n'a plus rien à prouver. Il peut se tenir benoîtement sur ses pattes, comme un bon chien fidèle. Il ne rage ni ne se fâche. Il mène tout doucement ses affaires, attentif à préserver de justes rapports : le plaisir et la nécessité, le désir et la loi, l'intérieur et l'extérieur. C'est lui qui, en dernier ressort, a la haute main sur le ménage, et s'il n'invente guère - c'est le désir qui invente - il donne forme aux divagations de l'esprit, conciliant les contraires, rabottant les aspérités, polissant les contours. Sans lui, sans son travail patient de polissage, tout ne serait qu'embrouillamini, démesure et anomie.

Ce moi d'après se présente comme une tapisserie fine percée de mille trous, où vient jouer la lumière du dehors, dessinant des arabesques baroques, des fleurs irisées, des motifs polychromes. C'est aussi une manière d'oeuvre d'art, même si l'on considère en général que c'est le désir qui est artiste. Oeuvre d'art du second genre, de celles qui n'apparaissent et ne se réalisent que sur le tard, quand on a épuisé depuis longtemps toutes les ressources de la juvénilité, et que, dans l'automne bienheureux de la vie, on goûte les fruits bien mûris, sobrement recueillis de l'âge.

Une tapisserie disais-je, fine, extensible et poreuse : ce qui se passe à l'intérieur, ces mille excitations et tressautements, il en recueille, en les filtrant, les discords, sans les gauchir, sans les aplatir, tout en sachant contenir l'excès : perception endopsychique. Et ce qui se passe à l'extérieur il saura l'entendre, l'accueillir, mais en filtrant toujours, car il ne faut pas se laisser déborder, emporter. C'est un équilibre délicat, et qui se dérègle facilement. Aussi faut-il s'aménager des poses, du retrait. Le repos est aussi précieux que l'activité, et parfois plus. Mais dans la sieste relaxative, le corps en détente et l'esprit allégé, il se passe tant de choses ! Entre deux silences où tout coule comme rivière, viennent d'heureuses images, rafraichissantes comme la rosée ! Et l'on peut repartir encore, voguer dans l'immensité, se perdre dans l'infini !

L'art du vieillir - il faut dire les choses comme elles sont - c'est de se réconcilier, de tenir concile avec soi, car enfin, qui le fera si ce n'est vous, moi, chacun par soi. C'est dans cette pratique toute de délicatesse, de tendresse, que ce vieux moi, si usé, si malmené par la vie, peut trouver une forme inattendue de vitalité.