Parvenu sur ma colline, je songe à ramasser autour de moi tous mes fragments épars, sachant de science sûre qu'ils ne sauraient faire un tout, mais une sorte de collection composite, diaprée, translucide, percée de trous, rabibochée de bric et de broc. L'unité, s'il en est une, ne vient pas de la matière, mais du sujet pensant et écrivant, comme lorsque Montaigne déclare : "je suis moi-même la matière de mon livre". Mais si je parle de moi c'est toujours par la bande, de biais, à la fois sujet particulier et pensant dans l'universel, assumant cette tension nécessaire entre les deux bouts, arc et flèche tout à la fois.

Mais encore...N'est-ce pas s'illusionner encore que de croire que le sujet puisse construire une telle unité ? Unité de façade, brocante et rapiéçage. En quoi puis-je me reconnaître dans ce que je fus, je ne dis pas dans l'enfance ou le passé proche, mais dans la journée d'hier, voir dans la matinée écoulée ? Je vois que mon humeur, si inconstante, si changante, me joue des tours pendables, et que d'un instant à l'autre je ne suis plus ce que je suis, qu'à tout prendre jamais je ne suis. Et il en va de même de mes pensées, de mes imaginations et de mes rêves. Plaisante fabrique qui ne fabrique que des billevesées !

Tout cela serait humiliant si le propos de toute vie était de devoir rendre compte de soi, si quelque juge devait statuer sur la valeur ou la non-valeur, ce qui évidemment n'existe que dans un esprit déréglé. Il n'y a pas de juge, c'est la bonne nouvelle.

Me revient une sentence du Tao Tö King : " Ne fais rien et le Tao fera tout pour toi". Ne fais rien signifie : ne te force pas, ne te crispe pas sur un objectif, laisse les choses suivre leur cours, et le moment venu tu sauras comment agir. Juste coïncider avec le cours du processus, pour, le moment opportun, l'infléchir à ton avantage. Décentrement : non point s'obséder sur soi, sur la volonté, mais se situer en rapport, accueillir la complexité, y faire jouer le petit élément qui fera la différence.

La grande illusion au coeur de la philosophie occidentale c'est le sujet : je pense donc je suis. Diable, et que vais-je devenir si je ne pense pas, moi qui ne peux penser toujours ? Laissons plutôt se reposer, et repauser, la pensée. Que de choses se font, et très bien, sans penser, comme de respirer ou digérer, et dans les opérations mentales elles-mêmes, que de trouvailles qui ne surviennent que dans un esprit dispos et apaisé ! On n'a jamais écrit un seul vers valable avec la pensée ! Cela vient, ou cela ne vient pas, là encore ne fais rien et le Tao fera tout pour toi ! 

La vraie philosophie, s'il en est une, serait, comme la poésie, l'heureuse moisson d'intuitions fécondes, vécues comme des évidences dans l'unité du corps-esprit, et qui se donneraient à sentir, contempler et vérifier dans l'exercice quotidien de la vie. Voilà qui éliminerait des monceaux de paperasses ! Mais il y a aussi, heureusement, des merveilles à mâcher, gouster et savourer ! A commencer par ce merveilleux Tao Tö King du merveilleux Lao Tseu !