Quand on me demande comment ça va, je réponds volontiers, avec un brin d'ironie : "L'affaire suit son cours". Admirable formule, qui ne disant rien, se prète à toutes les interprétations. L'amusant est que l'interlocuteur se satisfait fort bien de la réponse, avec en plus, un brin de malice dans les yeux, comme si nous avions tous deux échangé quelque heureuse nouvelle, à la barbe du destin ! Personne ne se demande, à cette occurrence, quelle est cette "affaire", en quoi elle consiste, et encore moins quel est le cours : elle suit son cours, voilà tout.

La formule évite de répondre, de parler des petits incidents de la vie, de tout ce fatras semi comique, semi dérisoire, ou tragique, où nous sommes tous plus ou moins embourbés. Elle ferme la porte à la curiosité. Et de plus elle sauve la politesse : je réponds, mais je ne dis rien, et de ce rien l'interlocuteur se satisfait. Echange de riens, qui sont le sel de la vie. A un autre niveau, infralinguistique, nous nous sommes compris : au fond du fond il n'y a rien à dire, bon an mal an la vie continue, "elle suit son cours", jusque là où s'achève le cours.

Remarquons que l'"affaire" est aussi un terme journalistique et juridique : chacun de nous n'est-il pas aussi, dans son petit délire personnel, le centre d'une affaire qui le concerne au premier chef, qui lui semble plus importante que  tout le reste ? Hélas, contre le destin notre affaire est toujours mal engagée, pourtant nous prétendons, en dépit de tout, en maîtriser le cours. Mais qui, tout au fond de soi, n'en connaît pas le terme inévitable ?

Plus sérieusement : je remarque une parenté philosophique indéniable entre l'"affaire" et le "pragma" - ou plutôt, au pluriel, les "pragmata" de la philosophie pyrrhonienne : pragmata, les choses au sens le plus large, les processus, les apparences, les apparaître. Pragmata désigne tout ce qui arrive, dans tous les domaines, sans exception. Les choses arrivent et passent, suivies d'autres qui en font autant, à l'infini. Ce n'est pas même un fleuve car un fleuve a des bords, une source et une embouchure. Mais ici il n'y a ni bords, ni source ni embouchure : toutes choses coulent et n'arrêtent pas de couler. L'affaire en effet suit son cours, et ce cours n'a ni début ni fin, si toutefois nous ne nous bornons pas à la considération de la vie individuelle, qui elle a son origine et sa fin. L'individu est une goutte d'eau dans l'immensité incommensurable de la coulée universelle. Toutes affaires suivent leur cours.

S'asseoir sur le rivage d'un fleuve et contempler l'eau qui coule est encore une image trompeuse. Il n' y pas de rivage, le rêveur est porté par l'eau, et ce n'est que par l'illusion de l'individuation qu'il peut se croire à l'abri sur la rive, et considérer le mouvement des eaux comme un élément extérieur. Tous nous faisons ainsi, mais à de certains moments nous pouvons soupçonner qu'il n'en va pas ainsi : décidément l'affaire suit son cours.