Entre l'idée du bonheur et le bonheur réellement vécu il existe un abîme que toute la philosophie du monde est bien incapable de combler. Aussi les philosophes font-il les avertis, tout en se dissimulant le fait, croyant à force d'aphorismes et de sentences convaincre les autres, et se persuader eux-mêmes d'avoir trouvé la bonne recette. Mais il n'y a pas de recette, et là dessus le paysan et l'artisan en savant-ils autant, voire sont-ils mieux placés pour en juger en vérité.

Si le bonheur est une idée, s'il fait l'objet d'une spéculation, d'une méthode et d'un travail, il n'est autre chose qu'un idéal. Voyez les Stoïciens : ils vous disent qu'il faut être vertueux, ajoutant perfidement que la vie selon la vertu est exactement le bonheur. C'est évidemment absurde : la vertu peut éventuellement créer le contentement (moral), mais non le bonheur. Il y a des vertueux tristes, grincheux et acariâtres, surtout s'ils se mêlent de convertir les autres, et constatent que leur sauce ne prend pas.

Je vois par expérience que la pensée est fort impuissante à créer les conditions d'une heureuse disposition, sans laquelle le bonheur est impossible. Là dessus le sentiment me semble autrement déterminant, une certaine jovialité, une humeur constante et sereine, une capacité à laisser les choses se dérouler selon leur rythme propre. Songez à Philinte, dans le "Misanthrope", objectant à Alceste :

     "Je prends tout doucement les hommes comme ils sont".

Allez comprendre pourquoi Alceste, qui est un homme intelligent, bien qu'un tantinet cossard, s'obstine à ne voir que les aspects déplaisants de l'existence, collectant les mauvais faits, les traîtrises, les tromperies et menteries de ses contemporains, se hissant lui-même sur un piédestal de prétention vertueuse pour de là haut cracher sur la vilenie du monde ? Un tel homme ne peut être heureux et ne le sera jamais. Mais ce n'est ni la pensée ni l'intelligence qui sont en cause, c'est un mal bien plus profond qui tient à l'idiosyncrasie intime et secrète, laquelle oriente le sentiment et la pensée dans le sens de la détestation, du refus et de la jalousie. Disposition atrabiliaire, ou mélancolique si l'on veut, qui ne vient pas de la pensée et que la pensée sera impuissante à corriger.

    "D'où vous vient cette humeur acariâtre et bilieuse" ai-je envie d'écrire, dans le style de Molière ?

L'humeur est la chose du monde la plus capricieuse, la plus imprévisible et la moins traitable : vous vous levez du pied droit ou du pied gauche, c'est selon, avec le sentiment assez exact que cela ne dépend pas de vous, en tout cas nullemenet d'une opération de la pensée consciente, et voilà votre journée ensoleillée ou noircie par le smog. Mais, et c'est tout aussi étonnant, votre humeur change soudain vers 10 ou 11 heures, pour changer encore à l'annonce d'un événement faste ou néfaste. J'ai envie de parodier Pascal : humeur vous vient, humeur s'en va, on ne sait d'où, ni pourquoi. Bien sûr on inventera mille correctifs pour fléchir la donne, on fera du sport, de la méditation, on se jettera quelques verres de vin dans le gosier, on ira courrir la prétentaine - ou bien, c'est plus subtil, on noircira quelques feuilles de papier - cela n'est pas sans quelque effet dans le meilleur des cas. Chacun apprend à ruser avec sa douleur, à piper le diable, partie remise, jusqu'à la prochaine.

La grande leçon que je retire de tant d'années de réflexion c'est "qu'on ne se refait pas". Par la pensée, par l'analyse, et notamment par la plus profonde psychanalyse, on comprend bien des choses, on acquiert une singulière intelligence des affaires humaines, on réécrit en quelque sorte son histoire, mais, dans le fond, on ne change pas. On se heurte à un socle, un soc, qui est peut-être ce qu'on peut appeler "nature", un conglomérat d'instincts, de tendances, d'enchevêtrements pulsionnels et émotionnels si profondément inscrits dans la mémoire du corps qu'ils résistent à la connaissance et plus encore à la modification. Limite infranchissable, du moins en l'état actuel de nos sciences.

Limite de la connaissance, limite de la philosophie : on parle de plaisir, de bonheur, mais on ignore à peu près tout des forces et des mouvements qui en déterminent le cours, faute d'en savoir l'origine, le déploiement et le terme. On a construit de beaux modèles, je pense en particulier à la théorie freudienne des pulsions qui est remarquable à tous égards - mais chacun peut voir que ces constructions achoppent sur un inconnaissable, qui semble relever plus du corps que de l'esprit, quelque chose que j'appelerai provisoirement l'inconscient neuronal : une structure fondamentale qui organise les réseaux de l'instinctualité, de la sensorialité, de l'émotivité, dessinant les archétypes originaires quasi inchangeables de la psyché. De là, sans doute, s'originent l'imprévisibilité et l'effectivité de l'humeur.