Un ami cher me communique cette phrase de Wittgenstein, qui m'interpelle fortement : "Quand on philosophe il faut descendre dans l'antique Chaos et se trouver bien là".

Je voudrais analyser lucidement ce que cette idée provoque en moi : de la séduction, et de la terreur. Séduction, en ce que cette idée est éminemment juste, car, qui, en dehors du philosophe, peut envisager de se risquer dans ces abysses-là ? Déjà Démocrite avait donné le ton : "La vérité est dans l'abîme". L'abîme de Démocrite est-il identique au Chaos ? C'est Hésiode qui commençait son poème sur la naissance des dieux par l'évocation de Chaos : la Faille, la Béance, gigantesque vacuité irreprésentable d'où sourdent toutes les entités existant de par le monde. De Chaos tout est issu, et c'est à lui que tout retourne. Chaos échappe à toute définition, à toute caractérisation : il est sans limite, sans bords, sans cause, sans finalité ni fin. Impensable en toute rigueur, et pourtant indispensable : si le monde existe, si les innombrables mondes existent, il faut bien poser un quelque chose qui anime le processus de l'intérieur - je dis bien de l'intérieur car le Chaos n'est pas extérieur ni antérieur au monde à la manière d'un créateur céleste - ne cessant d'agir comme cause immanente, nature omnipotente, éternelle et infinie. Si bien que le Chaos est contemporain de toutes ses manifestations, présent en tout temps, inséparable bien qu'invisible. Cela est bien difficile à penser mais cela nous donne une autre image de la nature : "natura sive chaos" dira Nietzsche - qui remplace heureusement le "deus sive natura", à moins de considérer que la nature seule est le dieu. Mais il vaut mieux, me semble-t-il, écarter délibérément le dieu de cette affaire. Natura sive chaos, cela me convient parfaitement. De là nous pouvons considérer la parfaite innocence, et la parfaite gratuité des processus naturels, sans la hantise du Bien, de la faute et de la culpabilité, sans le souci de la finalité, jeu éternel de l'enfant-Aïon, royauté  d'un enfant. (Voire mon article récent sur le Temps qui joue aux osselets). 

Mais la phrase de Wittgenstein a encore une autre résonance : "descendre dans l'antique Chaos" évoque une plongée dans l'abîme, qu'il faut bien considérer comme un abîme subjectif. C'est ce chaos que nous portons tous en nous, et dont nous nous détournons le plus souvent avec horreur et angoisse, pressentant que d'y aller représenterait pour nous le risque suprème. Nous nous tenons laborieusement sur nos deux jambes, hésitant et trébuchant, et nous savons qu'à tout instant nous pouvons basculer. Qui sera assez fou, assez téméraire ou inconscient pour un tel voyage ? Certains artistes l'ont fait, mais toujours en se cramponnant à quelque garde fou salvateur, qui leur permît de rejoindre rapidement le sol ferme : il faut impérativement un principe régulateur pour assurer la prise, pour garantir la solidité et la santé de l'esprit. Je l'appelle le principe apollinien, principe de clarté, de distinction et d'équilibre. C'est ce qui a manqué à Nerval, tôt emporté au delà des rives de l'Achéron. En général c'est le travail de composition qui apporte le contrepoids indispensable, par tout ce qu'il requiert de puissance de réflexion et d'élaboration. Mais cela ne suffit pas toujours.                                           

Mes incursions personnelles dans l'aire du Chaos m'ont enseigné le caractère universel d'impermanence de toutes choses au monde, y compris de nous autres, et de moi-même en particulier. Comment pourrait-on après cela s'attacher, se passionner, idolâtrer, haïr ou mépriser ? D'où tirerons-nous un critère qui établisse la vérité de quoi que ce soit, qui nous permette de juger dans l'absolu, et de nous prendre pour un dieu ? Tout passe, tout casse, tout lasse - hormis la modeste fleur de printemps qui sourit à la fenêtre, et dont le charme essentiel tient précisément à sa passagèreté ? 

Pour le reste il n'est guère convenable de se livrer chair et sang à la décomposition universelle. Cela viendra, inutile de se hâter. J'en sais assez pour n'avoir plus ni goût ni tentation de vertige. Je ne désire plus du tout "descendre dans l'antique chaos" - mes voyages, tout relatifs mais suffisants - m'ont guéri à tout jamais des voyages. Je sais le Chaos vrai, incontestablement vrai, de vérité éternelle, mais ce que j'en sais me suffit. Mon seul désir sera de vivre ce qui me reste de vie - il n'en reste pas beaucoup - dans une sérénité sévèrement conquise, qui me tiendra lieu de bonheur. Voilà qui suffit.