Encore un mot sur la phrase de Wittgenstein: "descendre dans l'antique Chaos...". Pourquoi antique ? N'est-il pas de tous les temps, d'avant le temps, et d'après ? Mais selon la structure native de notre esprit nous ne pouvons le penser qu' "antique". Et puis ce sont les Grecs qui l'ont posé avec une netteté imparable à l'origine du monde, des dieux et des hommes. "Au début était Chaos...". Les dieux vinrent bien plus tard, issus d'obscures copulations des premiers principes. Et bien plus tard, enfin, l'ordre établi par Zeus, ordre solaire mais toujours menacé par le retour des forces primordiales.

Hésiode crée une sorte de généalogie universelle, qui est aussi une métapsychologie. Ce qu'il nous conte de l'origine du monde et des dieux est aussi la nôtre, individuellement. Notre antiquité à nous c'est la prime enfance, et plus haut encore, les mois de vie intra-utérine, quand d'une confusion principielle se séparent et se structurent les premiers éléments différentiels. Inconscient d'avant toute conscience, intemporalité d'avant le temps, durée sans bord ni limites, mer vagissante des mélanges, des fusions et des fissions, sentiment infrangible d'éternité. L'antiquité intérieure, repoussée par les nécessités de l'adaptation et les exigences de la socialité, paraîtra bientôt un âge révolu, un paradis perdu, une atlantide du coeur. Viendra le règne de Zeus, entendons la limite et le temps, la règle et la conscience. Mais ce n'est là qu'une apparence, car dans le tréfonds rien ne ne change vraiment, les Titans grondent toujours du fond du Tartare, et l'inconscient poursuit en sourdine son rêve immémorial, sa parade obscure et illuminée, sa danse de Saint Guy, son cortège dionysiaque, son étrange obstination à survivre dans l'intemporel. "Les processus inconscients sont intemporels" dira Freud, et plus fortement encore, Groddeck clamera la vérité du ça cosmique, puissance formidable qui régit tout, notre vie, notre souffrance et notre mort : "nous sommes vécus par le ça".

Etrange antiquité, qui ne cesse d'être au présent, alors qu'on la croyait forclose, déniée, effacée dans le cours implacable de la maturation et de l'individualisation. Mais il suffit de se laisser aller un peu, de glisser dans les vapeurs d'une libre rêverie, de flotter dans l'entre-deux, entre conscience et oubli, et voilà que des souvenirs refont surface, des impressions lointaines, brumeuses, comme ensevelies, qui reprennent vie et vigueur, et voilà que nous sommes des enfants qui rêvent au bord d'un étang, ou des nourrissons, ou pourquoi pas, de petits chats emmitouflés, car ici la frontière s'abolit entre le présent et le passé, entre l'humanité et l'animalité, entre le vivant et le non-vivant. Le poète connaît ces états de sympathie cosmique, et le peintre aussi, lorsque, comme Gauguin, il fait vibrer de l'intérieur la confusion retrouvée des genres, hommes et femmes, humains, végétaux et animaux, et que le ciel lui-même semble se confondre à la terre, que l'océan et les nuages se mêlent en collines de couleurs.

Lorsque Bergson déclare que l'artiste est un homme "détaché" - détaché de l'activité sérieuse et productive, du faire obsessionnel et de l'agir - il exprime une grande vérité. Virtuellement chacun est artiste, mais très peu le sont en effet. Pour l'être, ou le devenir, ne serait-ce qu'à titre de comtemplateur, il faut donner tout l'espace, toute la liberté à ce détachement, lui accorder toute la confiance, l'accueillir, le gouster, le cultiver. Mais la plupart n'osent pas. Ils sont pris dans l'activité lucrative. Ils n'ont pas le temps. Ou n'en voient pas l'intérêt. Et ainsi ils vivent d'une demie vie, tournant le dos aux inspirations fécondes, à la vérité et à la beauté.

Décidément ce Chaos nous fait beaucoup parler...Je dirai qu'il est le démonique, à la fois le démoniaque sous sa forme menaçante, invincible et terrible, et le génie, le daïmon sous sa forme inspirante. A nouveau surgit le beau symbole de Dionysos, dieu bifide, terrible à ceux qui le refusent, bienfaisant à ceux qui l'honorent. Considérons donc Dionysos comme le médiateur symbolique entre la puissance profuse du Chaos et l'organisation seconde du monde interprété, telle qu'elle s'impose à nous dans l'orbe de la vie civilisée.