Dans certaines situations critiques il faut choisir entre deux options, et seulement deux. L'échappée vers la troisième étant barrée, il faut bien se résoudre, et, choisir ce sera éliminer l'une des deux pour se satisfaire, si cela est possible, de l'autre. C'est ainsi que naît le regret, par où le coeur reste attaché, et l'imagination, à ce qui aurait pu être et qui ne sera pas. "Ah si j'avais choisi telle formation, au lieu et place de celle que j'ai suivie, j'aurais pu développer telle aptitude qui est bien en moi, et qui est restée en friche, faute de stimulation". Et ainsi de suite, le sujet égrenant la longue kyrielle de ses insatisfactions, rêvant d'une autre vie, plus riche, plus ceci et plus cela, oubliant au passage les biens qu'il a pu connaître dans son trajet actuel, qui n'est sans doute pas pire qu'un autre. L'herbe est toujours plus verte chez le voisin, et ainsi nous cultivons, par négligence ou méconnaissance, une persistante insatisfaction, qui procède d'une secrète envie. On envie le riche, on envie l'artiste que l'on croit plus libre que nous, on envie les attributs de l'autre sexe, on envie tout ce qui brille, tout ce qui s'étale de par le monde. L'envie s'adresse au visible, quand l'invisible nous est forcément inconnu, où pourtant réside l'essentiel. Et ce qui soustend l'envie c'est l'illusion.

Revenons à la question du choix. Tout choix forcé laisse un sillage émotionnel : regret, nostalgie, passions tristes. Mais il est des choix si entiers, si résolus, si absolus qu'ils ne s'accompagnent d'aucune tristesse : le sujet s'exprime si naturellement, si authentiquement, qu'on ne peut guère imaginer que ce choix lui coûte. Et pourtant on peut se tromper. Tel a choisi sa partenaire sans l'ombre d'une hésitation, qui divorcera trois ans plus tard. Et c'est alors que reviendra le regret : "que n'ai-je été plus perspicace, que n'ai-je préféré telle autre que j'ai négligée, et qui pourtant m'aimait !"

Et c'est ainsi que nous trimballons dans nos chausses une réserve d'espoirs déçus, de nostalgies réccurentes, de vies imaginaires que nous ne vivrons jamais, et qui, au sens strict, nous pourissent l'existence. C'est sans doute que nous ne parvenons pas à nous impliquer correctement dans le choix, que nous ne choisissons qu'avec une partie de l'être, et que l'autre se mette à flotter, au gré des occurrences, exigeant selon l'occasion sa part de satisfaction. C'est peu évitable : notre vie, telle qu'elle est, toujours imparfaite, morcelée ou limitée, comment ne pas y voir un défaut, un ratage au regard de nos antiques espérances ? Qu'est devenu ce désir qui nous portait à la conquête du monde, qui se croyait si sûr, si puissant, illimité dans sa verte jeunesse ? La loi du réel est passée par là, et il fallut tout naturellement en rabattre. C'est à ce prix que l'intégrité de l'être aura pu se maintenir, entre la nécessaire adaptation au monde, et la continuation souterraine de la vie subjective, selon la logique du désir. 

On renonce, mais ne pouvant renoncer tout à fait, on s'autorise les vaticinations imaginaires, on rêve dans les romans et les films, on se laisse bercer par la magie de l'art, on compose si l'on peut, on écrit, on fait de la musique, on se divertit, on embellit les jours, on vit par procuration ce qu'on ne peut vivre en effet. "Mélancolie de l'art" : une quasi-vie qui console de l'autre, et qui, bien entendu, ne la remplace pas, ne la compense pas. Disons, pour faire bonne mesure, qu'elle la rehausse, lui conférant un chatoiement et une séduction supplétive.

Mais ce n'est là que demie mesure. La vraie solution, la seule vraie sans doute, c'est de jeter par dessus bord toute considération de gain et de perte, toute arithmétique des biens et des maux, plaisirs et déplaisirs, espoirs et désespoirs, et, pour finir, tout souci obsessionnel de l'identité. Quand l'identité elle-même n'est plus un objet de pensée, il reste enfin ce qui n'a jamais manqué d'être, encore que nous l'ignorions, la singularité.