Revenir à la terre. La vie est une immense boucle, qui, commençant tout auprés de la terre, s'en éloigne, se détourne, s'égare, erre, vaticine, s'affole parfois, se courbe et se redresse, s'infléchit et se cabre, décrivant des arabesques, papillon de jour, papilon de nuit, ailes déployées, ailes rétractées, mais quoi que l'on fasse, on en revient à la terre. Le début et la fin sont le même. Le berceau et la tombe. 

Certaines boucles de vie sont admirables. D'autres sont dérisoires, marquées de je en sais quelle pauvreté essentielle. Au total cela revient au même.

C'est là réfléchir du point de vue du tout. Mais quand nous sommes dans la boucle nous ne pensons pas ainsi. Absorbés par nos affairements, nos passions, nous avançons vaille que vaille, "espérant de vivre", espérant quelque changement radical, quelque acomplissement, qui ne vient jamais. La chose est indéfiniment reportée, jusqu'au moment où, lassés d'attendre le miracle, nous interrogeons le processus dans son entier, en exhibons la logique secrète, et décidons sa fin.  Il n'y a rien à attendre, rien à réaliser, tout est déjà là ; s'il y a miracle, il est advevu depuis longtemps, et nous n'avons rien vu.

Idée révolutionnaire, en effet, qui retourne la logique du sens, la subvertit du tout au tout : point n'est besoin d'attendre la mort pour boucler la boucle. On la boucle par l'acte de connaissance. La longue errance motivée par le désir cesse. Une autre qualité peut apparaître. La grâce de la gratuité.

Gratuit est ce qui est donné sans contrepartie, sans remboursement, sans dette et sans culpabilité. L'air que je respire est gratuit, comme la lumière du soleil et les vagues de la mer. Gratuits le jour qui se lève, "l'aurore aux dogts de rose", gratuite la nuit profonde. C'est évident, mais le savons-nous ? Gratuite l'existence qui n'a plus à se justifier d'exister, à payer une dette imaginaire, à payer des péchés imaginaires, à s'aménager une retraite dorée au paradis, à se soucier de bonne renommée, à se vouloir exemplaire. Qui renonce aux idéaux frelatés. Qui n'a cure de faire ou défaire. Qui, comme dit l'autre, se contente de vivre "du jour à la journée". 

"Il y a de tant de choses en moi que je n'ai pas su développer". "Quel artiste meurt en moi !". "J'aurais pu être un grand homme, si je n'étais si lâche, si pusillanime, si j'avais eu un peu de chance" - Et quoi encore ? - Si, si, et encore si...Que de regrets, que d'amertume, que de triste passion dans le coeur ! Examinons plutôt le cours de notre vie, nous y verrons peut-être un fil directeur, une secrète logique, une sorte de nécessité intérieure qui fit que nous avons choisi, bon an mal an, ce qui nous a conduit là où nous sommes. Bien sûr on peut imaginer d'autres options. Par exemple, j'aurais pu suivre le désir de mes parents, reprendre la boutique paternelle, vivre d'une vie plus confortable, ou, à l'inverse, m'engager dans la marine et polissonner dans les îles lointaines. Mais voilà, c'est mon génie intime qui en a décidé autrement, et je suis bien obligé, par simple honnêté, de voir que j'ai agi selon mon désir, quoi qu'il m'en coutât. Nous voudrions vivre mille vies parallèles, et le destin fait que nous n'en vivons qu'une, la nôtre précisément ! D'où une sorte de mélancolie, une aspiration vague à l'infini, qui alimente rancoeur et déception. C'est de cela qu'il faut guérir si l'on désire atteindre à la gratuité.

Et maintenant ? Je vois derrière moi une existence qui se boucle. Elle fut ce qu'elle fut. Marquée au fer de l'inconnaissance, de l'errement, de la douleur inutile. Je me suis débattu comme un beau diable, et au total je peux comprendre que je ne pouvais faire autrement. Mais auusi, et c'est là le point nodal, que rien ne m'oblige plus à poursuivre cette tragi-comédie du désir de reconnaissance. C'était, et ce n'est plus. Là est l'essentiel.