Il est bon de voyager en tous sens, de parcourir toutes sortes de pensées, d'hypothèses et de styles, mais il faut savoir revenir chez soi, "plein d'usage et raison", et faire de temps en temps le bilan de ses pérégrinations. En fait, je suis toujours tout près de ma demeure, alors même que je butine de droite et de gauche, car en toute pensée étrangère je me pose la question : en quoi cela me concerne-t-il ? Que puis-je retirer, pour mon propre usage, dans ce texte que je lis, ou feuillette à l'aventure, cherchant à y déméler quelque pièce plus rare, ou à faire rencontre de quelque trouvaille qui me stimule. Le mouvement est double, voire paradoxal : il faut tenter de saisir au plus près la pensée d'autrui, accepter de voyager avec lui et de se laisser porter en terre étrangère, tout en conservant par devers soi le souci de soi. C'est un exercice d'équilibriste qui exige de la patience, de la formation, de l'intelligence critique, mais de la sympathie aussi, le goût du risque, et de la confiance. C'est ainsi que j'ai mes auteurs, mes amis, et d'autres que je fréquente tantôt, qui me hérissent quelquefois, mais peuvent m'instruire à l'occasion.

Ce qui compte, en philosophie, ce n'est pas le savoir - mais cette qualité plus rare de s'engager tout entier dans une aventure de l'esprit et du corps qui emporte tout l'être et donne à l'existence ue coloration toute personnelle. Non que l'on veuille se barbouiller de rouge ou de jaune pour égayer la foule, cette couleur étant fort imperceptible et insensible au dehors, mais c'est la couleur spécifique d'une sensation interne, d'une adéquation interne, d'une intelligence interne. Si le terme de vérité peut s'employer sans forfanterie ni menterie, il désignerait l'adéquation du vivre et du penser comme l'entendaient les Anciens, qui ici sont nos maîtres. J'y ajoute la congruence du corps et de l'esprit, car je n'imagine nulle philosophie qui ne serait que de pensée, sans impliquer le corps. C'est avec le corps que l'on médite, écrit, parle, et d'ailleurs chacun voit immédiatement quand le parleur parle avec le corps tout entier ou s'il n'agite que le mental. Lorsque j'écris c'est tout un que j'écris, et si je m'absente le lecteur le sentira instantanément. Prenez ce critère et voyez les philosophes : la sélection se fera très vite, et une bonne partie de la littérature tombera d'elle-même dans les géhennes de l'oubli.

Peut-être, c'est une pensée risquée, au terme d'une telle randonnée par les dédales de l'histoire, en arriverez-vous à une certaine qualité de silence : ce qui passionne le jeune homme, ce qui émeut l'homme mûr, tout ce que vous avez vous-même senti, perçu, éprouvé, désiré, redouté, perd progresivement de sa signification, y compris les grands débats d'idées, les hypothèses grandioses, les promesses de salut ou de guérison : vous vous retrouvez nu, dépouillé, décanté, resserré, avec une conscience aiguë de l'essentiel sur lequel vous ne transigerez jamais, mais parfaitement indifférent à tout le reste, renommée, conviction, opinion, croyance, idéologie - et philosophie elle-même, laquelle, à la manière d'un radeau qui permit de franchir la rivière, ne présente plus aucun intérêt, sauf à considérer, et c'est mon cas, que le radeau ne doit pas être détruit s'il fait son office à favoriser le passage de ceux qui veulent rejoindre l'autre rive.