Le hasard d'une consonance a fait se lever en moi, à nouveau, le souvenir de cet Arbogast - l'hôte des arbres - plus tard devenu Saint Arbogast, un ermite médiéval qui habitait à quelque distance de la ville de mon enfance, en peine forêt, au pied d'un arbre millénaire dont il ne reste plus guère que quelques armatures délabrées, non loin d'un modeste cours d'eau. C'est là, retiré de tout, qu'il a vécu de longues années, dans la prière et la méditation. Je l'imagine parler aux oiseaux, nourrir des biches - car il fallait bien qu'il se nourrît, et de simples paysans, sans doute possible, venaient lui porter du pain et des céréales, et le saint homme se limitait volontiers pour l'agrément des bêtes qui venaient auprès de lui. C'était une sorte de Saint François d'Assise, exilé en terre septentrionale, mais il ne prêchait point, ne voyageait point, il était seul et nu, il n'aspirait qu'à l'extrême dépouillement de l'âme pour se mettre en relation avec le Tout-Autre.

Si nous mettons de côté toute doctrine religieuse pour considérer le fait brut - dont on trouve des formes similaires en Chine chez les Taoïstes et les Bouddhistes du Chan, en Inde bien sûr chez les samiasins et les yogins, et dans d'innombrables cultures mystiques à travers le monde, on ne peut qu'être saisi d'étonnement, mieux encore, du sentiment aigu de l'incroyable. Voilà des gens qui tournent le dos à la civilisation, à la culture, au savoir, au pouvoir, à la famille, à tout ce qui fait le drame mais aussi le charme de la vie pour s'engager dans la voie de la plus extrême solitude, du dépouillement le plus radical, du dénuement et de la fragilité. Qui les défendra s'ils tombent entre les mains d'un malfrat ? Qui les nourrira s'ils meurent de faim ? Ils diront que le Maître qui veille sur tout les protégèra. Qu'ils ne sont pas seuls, ni abandonnés. Qu'ils disposent en abondance de tous les biens essentiels, et que du reste ils n'ont nul besoin. Ils sont, fondamentalement, des anachorètes : hors la foule, hors le choeur des citoyens, hors culture humaine, pour être en relation directe avec le Brahman, ou le Tao, ou telle dénomination que vous voudrez.

Voyageant un peu en Aragon j'ai vu quelques grottes où jadis vivaient des anachorètes. Le même sentiment d'étrangeté absolue m'avait alors inondé. Comment une telle chose, un tel choix de vie, une telle solitude sont-ils possibles ? J'hésitais entre l'absurde et l'émerveillement, sachant que l'affaire ne relevait ni de l'un ni de l'autre. Que si l'on voulait comprendre - et il est évidemment préférable de chercher à comprendre - il fallait se placer de leur point de vue, entrer dans leur logique à eux, tenter de sentir avec eux le sens profond d'une démarche qui pour un moderne est a priori inconcevable. Qu'est ce qui les a contraint à tourner le dos aux attractions du monde, aux facilités de la vie familiale, aux douceurs de l'amour - pour se jeter ainsi dans la plus difficile des destinées ? Que cherchent-ils ? Qu'espèrent-ils apprendre ? Car le philosophe en moi est porté à estimer que c'est la recherche du savoir qui motive tous les esprits d'envergure. Ils attendent une révélation, tel Bouddha assis sur une botte de paille, sous le grand figuier, décidant qu'il ne bougera avant qu'il n'ait accédé à l'Illumination. Et qu'est ce que l'illumination sinon la vision fulgurante de la Vérité ? C'est d'ailleurs ce qui fait de l'expérience de Sidhharta Gautama un modèle absolu - que bien des postulants après lui tenteront de renouveler pour eux-mêmes, sans forcément y atteindre toujours.

Quant à comprendre ce que fut cette expérience, comment le pourrions-nous, surtout de nos jours où les références culturelles intériorisées nous en rendent l'idée même inconcevable ?

Je m'obstine à penser qu'il est infiniment souhaitable et gratifiant de visiter toutes sortes de tentatives, de projets, de styles qui ont été vécus, expérimentés dans le passé et dans diverses cultures, sans se laisser arrêter par des pré-jugements souvent faciles et expéditifs, si l'on veut, pour soi-même, diversifier et enrichir l'expérience, polir son jugement, varier les points de vue, et développer en soi le sentiment de l'humanité de l'homme. Nous trouverons qu'en ce qui concerne cette humanité de l'homme, tout n'est pas dit ni écrit, et que d'autres et de nouvelles possibilités peuvent paraître à la faveur d'une imprévisible évolution et mutation. Rien n'est figé pour qui accepte pour lui-même et favorise une telle mutation.